Ce livre de Maupassant, peu connu, se présente comme un récit de voyage. Du 6 au 14 avril, le lecteur se promène avec l'auteur au fil de l'eau, le long de ce qui deviendra la Côte d'Azur (en 1888, date de publication de l'ouvrage, on commence tout juste à utiliser l'expression...), entre les îles d'Hyères et le cap d'Antibes. L'écrivain a choisi d'adresser un avertissement aux lecteurs :
"Ce journal ne contient aucune histoire et aucune aventure intéressante. Ayant fait, au printemps dernier, une petite croisière sur les côtes de la Méditerranée, je me suis amusé à écrire chaque jour ce que j'ai vu et ce que j'ai pensé. En somme, j'ai vu de l'eau, du soleil, des nuages et des roches - je ne puis raconter autre chose - et j'ai pensé simplement, comme on pense quand le flot vous berce, vous engourdit et vous promène."
Le premier chapitre étant daté, on pense bien sûr tout de suite à un journal de bord. Et si l'on trouve bien, en effet, le récit des "non-aventures" maritimes de Maupassant durant cette courte croisière, on trouve aussi beaucoup plus. Tout d'abord, la description d'une côte qui n'a pas encore été ravagée par le tourisme de masse. Pas de bruit de moteurs sur l'eau, pas de célébrités en mal de soleil, pas de festival du cinéma... Mais il y a déjà de belles villas et les mondains commencent à louer maisons et yachts sur place. C'est donc tout un monde aujourd'hui disparu que ce livre fait revivre.
Mais, comme le précise Jacques Dupont dans la préface de l'édition Folio, "il faut se méfier des écrivains"... et ce qui se présente comme un simple journal de bord s'avère être un montage et un journal fictif. Maupassant a réutilisé des chroniques anciennes, mais aussi des contes et nouvelles pour composer ce texte mosaïque qui regroupe sans doute une trentaine de textes. De plus, si le journal affiche une durée d'une quinzaine de jours, c'est six années qui ont été nécessaires à la mise en place de ce récit.
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| Monet, Antibes vu du plateau Notre-Dame, 1888 |
Cette structure composée de morceaux épars suit pourtant un rythme, celui de la narration au fil de l'eau. Le temps s'allonge et tout se dilue entre ciel et terre, ciel et mer. Le Bel-Ami (nom du yacht de Maupassant) devient vivant, personnifié, il impose sa propre marche, dans un dialogue permanent avec l'eau et le vent. Le lecteur suit donc l'avancée du bateau ainsi que les impressions des hommes à bord. Maupassant raconte la mer mais aussi les escales et le monde à terre. On sent ici l'homme de mer, qui aborde toujours les gens d'à terre comme s'ils sortaient d'une farce. Si Flaubert cesse d'être ironique dans Madame Bovary lorsqu'il décrit une vieille paysanne, Maupassant laisse sa plume cruelle lorsqu'il décrit les hommes de mer. Leurs yeux portent loin et l'auteur a regardé le large avec eux. Mille sabords, je n'avais qu'une envie en lisant ce texte, partir naviguer !
"J'aime cette heure froide et légère du matin, lorsque l'homme dort encore et que s'éveille la terre. L'air est plein de frissons mystérieux que ne connaissent point les attardés du lit. On aspire, on boit, on voit la vie qui renaît, la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les astres et dont le secret est notre immense tourment."