lundi 15 septembre 2014

La rentrée littéraire - Le roi disait que j’étais diable de Clara Dupont-Monod


Autant le dire tout de suite, si j’ai acheté ce livre, ce n’est pas parce qu’il faisait partie de la rentrée littéraire, ni parce que je suis particulièrement cette écrivaine, ni parce que j’en avais entendu parler. Certes, j’avais lu un article dans le Magazine littéraire du mois d’août qui lui était consacré, mais ce qui a véritablement emporté l’affaire, c’est le personnage principal de ce roman, à savoir Aliénor d’Aquitaine.

J’ai donc entamé cette lecture conquise d’avance… restait tout de même à me faire entrer dans ce Moyen Âge si mal connu et parfois difficile à faire vivre. L’écrivaine a justement évité les risques liés au roman historique en nous faisant entendre deux voix. La pensée d’Aliénor alterne avec celle de son mari, Louis VII. Le roman commence dans un temps difficile à cerner. La reine se remémore l’arrivée de son promis. Déjà, un fossé entre eux. Elle aime la colère, la guerre, les arts et ses terres. Son mari, lui, est un « homme de mots ».

Gisants d'Aliénor et d'Henri II

Extrait


« Le roi est mon mari. Ce n’est pas un homme de colère mais de mots. Il s’entretient à voix basse avec son abbé. Il récite souvent les textes sacrés, tout seul, en marchant. Il ne décide rien sans l’avis de ses vassaux. Louis rêve d’une vie monacale, de paroles et de respect. Tout ce que je fuis depuis l’enfance. Tout ce que je hais. Si je pouvais, je vivrais dans un palais immense peuplé de soldats et de poètes. L’épée, le livre : voilà les objets sacrés, disait mon grand-père. La première défend la terre, le second chante l’amour. Chez moi, dans le Sud, ni le sang ni la chair n’ont jamais effrayé personne. »


Le roman se divise en deux parties. La première s’étend du mariage d’Aliénor au départ du couple d’Antioche. La deuxième, contée par le seigneur de cette ville, Raymond de Poitiers, raconte la piteuse croisade de Louis VII et se clôt par le divorce du couple royal. Je ne pense pas dévoiler ici le roman puisque leur histoire est fort bien connue…

L’intérêt du livre ne tient donc pas dans les événements historiques que l’on peut trouver dans tous les livres d’Histoire mais dans le choix effectué par Clara Dupont-Monod. Tout en prenant de larges libertés avec la réalité historique, elle a choisi de s’arrêter sur la période la plus mal connue de la vie d’Aliénor. En effet, les quinze années qui précèdent son deuxième mariage avec Henri Plantagenêt sont celles de la maturation, mais aussi celles des zones blanches où l’imaginaire peut donc se déployer.

J’ai aimé imaginer me retrouver, durant le temps de cette lecture, dans l’esprit d’Alinéor. Plaisir de ressentir avec elle les impressions liées à la découverte du Paris médiéval, celles qui accompagnaient le voyage en Orient, et celles, moins louables, qui s’exhalaient de la contemplation d’une scène de guerre. L’alternance des points de vue, que je goûte particulièrement, permet de tenir le lecteur en haleine et j’avoue avoir tourné la dernière page avec un soupçon de nostalgie… et l’envie de partir en direction de Fontevrault.

http://delivrer-des-livres.fr/challenge-rentree-litteraire-2014/



mercredi 10 septembre 2014

Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar


En décembre 1948, Marguerite Yourcenar reçoit de Suisse une malle dans laquelle se trouvent d’anciens documents. Elle décide de faire le tri et commence à brûler de vieilles lettres familiales dont elle ne connaît même plus les destinataires. Le début de l’une de ces lettres – Mon cher Marc − l’arrête. Elle vient de se souvenir qu’il s’agit d’un ancien manuscrit, sa première ébauche de l’histoire d’Hadrien, commencée dès 1924 alors qu’elle n’avait que vingt ans. Dès cet instant, l’idée d’écrire ce roman l’obsède.
Pourtant, il est des livres que l’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans, affirme-t-elle dans ses carnets de notes du roman. Les Mémoires fictives d’Hadrien naîtront donc après une longue gestation entrecoupée d’essais, d’arrêts, de reprises et de destructions de manuscrits considérés comme ratés. La naissance tant attendue doit beaucoup aux beaux-arts et aux bibliothèques. Marguerite Yourcenar s’est imprégnée du IIe siècle durant de longs matins à la Villa Adriana, elle a cherché ses mots dans la tête de l’Antinoüs Mondragone au Louvre et elle a dépassé le découragement devant la toile romaine de Canaletto au Musée de Hartford. 
Le roman s’ouvre donc par la formule retrouvée, Mon cher Marc, Marc pour Marc-Aurèle, le petit-fils d’Hadrien alors âgé de dix-sept ans. L’empereur, atteint d’hydropisie et mourant, a décidé de lui écrire une lettre qui vise au départ à l’informer des progrès de la maladie. Mais entré dans le monde des songes et immobilisé chez lui, l’empereur se saisit de ce délassement épistolaire pour laisser libre court à ses souvenirs. Il commence alors à former le projet de raconter sa vie.

Antinous (Musée du Louvre)

Les Mémoires d’Hadrien se déroulent alors en cinq chapitres. Animula vagula blandula prépare le lecteur à recevoir le discours qui va suivre. La lettre à Marc-Aurèle, grâce à son double destinataire, nous permet d’entrer très rapidement dans un récit qui semble s’adresser à nous.  Varius multiplex multiformis, période de « l’avant-règne » résume l’enfance et se clôt par la mort de Trajan, père adoptif d’Hadrien. Tellus stabilata se déroule sur trois années qui sont marquées par les séjours chez les Parthes. Hadrien, devenu empereur, au travers de ses actions, commence à imposer un ordre qui lui est propre. Saeculum aureum, le siècle d’or, correspond au temps de l’apothéose et à celui de la jouissance. Ici se place l’aventure avec Antinoüs, un jeune berger de Bethinie qui sera l’amant et le compagnon d’Hadrien (je n’en dis pas plus…). Disciplina Augusta, la discipline Auguste, est une « allégorie de la discipline militaire » (H. Levillain). Dans ce chapitre, Hadrien, vieillissant, prend les mesures censées assurer sa succession tout en luttant contre les désordres à venir. Il adopte Lucius, un ancien amant et prépare sa sortie. Enfin, patientia vise à préparer le lecteur à la fin de l’histoire. Hadrien se détache de la vie afin de se diriger vers le monde des morts.
Avant d’ouvrir les Mémoires d’Hadrien, je n’avais lu de Marguerite Yourcenar que les Nouvelles Orientales et L’œuvre au noir. Ce roman m’a donné envie de lire l’intégrale de cette brillante écrivaine à la plume érudite. La romancière nous immerge totalement dans le IIe siècle et réussit à nous faire entrer dans la pensée d’Hadrien. L’écriture est claire et limpide et la lecture glisse comme l’œil sur les courbes d’une statue antique. Voilà un plaisir de lecture rare, que l’on a même peine à partager car il développe de multiples arômes. La note de tête présente les effets propres au roman historique. Le lecteur se laisse emporter à Rome tout autant que chez ces peuples barbares qu’il entend chevaucher et guerroyer. Les fragrances qui suivent, multiples, se développent en fonction du lecteur… qui peut s’arrêter à l’histoire d’amour entre l’empereur et Antinoüs, ou méditer sur les sentences que nous propose Hadrien. Il se trouve face à l’un de ces livres inépuisables, que l’on veut lire, et surtout relire, qui toujours nous échappe, comme le temps compté d’Hadrien qui file vers la mort et tente de maîtriser l’inexorable. 

Extrait
« Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres. A un moindre degré, des écoles. Celles d’Espagne s’étaient ressenties des loisirs de la province. L’école de Terentius Scaurus, à Rome, enseignait médiocrement les philosophes et les poètes, mais préparait assez bien aux vicissitudes de l’existence humaine : les magisters exerçaient sur les écoliers une tyrannie que je rougirais d’imposer aux hommes ; chacun, enfermé dans les limites de son savoir, méprisait ses collègues, qui tout aussi étroitement savaient autre chose. Ces pédants s’enrouaient en disputes de mots. (…) Et pourtant, j’ai aimé certains de mes maîtres, et ces rapports étrangement intimes et étrangement élusifs qui existent entre le professeur et l’élève, et les Sirènes chantant au fond d’une voix cassée qui pour la première fois vous révèle un chef-d’œuvre ou vous dévoile une idée neuve. Le plus grand séducteur après tout n’est pas Alcibiade, c’est Socrate. »

Ce billet fait suite à une lecture commune avec Maggie, Claudia, Océane, Praline et Alison.

lundi 8 septembre 2014

Les grands entretiens de Bernard Pivot - Marguerite Yourcenar

C'est à l'occasion de la sortie de La couronne et la lyre (un recueil de poèmes grecs traduits par la romancière) que Bernard Pivot s'est rendu aux États-Unis afin d'interviewer Marguerite Yourcenar. Dans l'introduction qui précède l'entretien, il avoue avoir préparé particulièrement sérieusement cette rencontre, impressionné qu'il était par le talent de l'écrivaine et par son "œuvre" déjà conséquente. Elle était exigeante face aux journalistes et capable de reprendre les approximations, il fallait donc être prêt...
Filmé par Nicolas Ribowski en 1979, l'entretien dure 1h11 et se déroule à l'intérieur de la maison de Marguerite Yourcenar dans le Maine, dans l'île des Monts-Déserts.
Si le film évoque l’œuvre, il est tout a fait intéressant de découvrir la face plus privée de l'écrivaine. Par exemple, son rapport à la politique. Alors qu'elle est souvent opposée aux écrivains dits "engagés", on la découvre capable d'aller manifester contre la guerre du Vietnam ou pour la protection de la nature en Alaska. Elle dit son mépris pour le "mensonge politique", elle qui a connu l'épisode de la Marche sur Rome des fascistes.
A 24 ans, Marguerite Yourcenar publie son premier roman, Alexis, qui évoque la vie d'un homosexuel (terme qu'elle n'emploie pas, car elle dit n'aimer point les "étiquettes"). En 1951, Mémoires d'Hadrien lui assure le succès. Elle dit avoir commencé le livre à 19 ans, sous une forme dialoguée, à la "Gobineau". Elle a jeté cette première ébauche. Ensuite, elle a envisagé un essai mais n'avait pas, selon elle, l'érudition nécessaire à ce genre de travail. Elle reprendra donc bien plus tard le travail sur ce roman - dont je vous parlerai ici mercredi -. Enfin, elle précise que le choix de cet empereur, en 1948, était particulièrement intéressant car celui-ci a tenté d'assurer un nouvel équilibre pacifique du monde...
Bien des sujets sont abordés au travers de l'évocation de ses livres. Bernard Pivot, en effet, a travaillé son sujet. Enthousiaste, il fait des liens entre les livres, relève des citations et amène l'écrivaine à se révéler en douceur. Elle parle ainsi de ses engagements (elle est végétarienne par exemple), de sa méfiance vis-à-vis des dogmes mais aussi de sa passion pour l'Autriche ou pour la littérature anglaise qu'elle présente comme étant sa "patrie".

Une interview passionnante dans laquelle on découvre une Marguerite Yourcenar plaisante, malicieuse, et visiblement heureuse d'évoquer sa vie et son œuvre. Ce DVD est un excellent moyen de partir à la découverte de cet édifice littéraire. On a envie de se précipiter sur chaque livre évoqué et on peine à quitter l'écrivaine. Heureusement, il reste ses livres... et je vous propose de flâner ici avec la grande dame des lettres durant la semaine.
M. Yourcenar pendant l'entretien avec B. Pivot
"J'ai réussi à dire beaucoup, j'aurais voulu pouvoir dire plus."

mardi 2 septembre 2014

La cause des livres de Mona Ozouf


Avertissement : 
Ce billet, écrit durant les vacances vous semblera un peu... décalé. Mais c'est ce qui fait son charme !  
Voilà en sept chapitres de quoi alimenter bien des rêveries littéraires…. Dans ce livre publié en 2011 par Gallimard, Mona Ozouf propose une compilation d’articles composés en quarante ans de collaboration avec le Nouvel Observateur. L’historienne spécialiste de la Révolution française est également connue pour ses critiques littéraires et pour son travail sur le roman (Les aveux du roman. Le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution, 2001).
La masse d’articles pourrait être proposée seulement comme une flânerie, mais Mona Ozouf ne s’est pas contenté de cela. Le disparate s’organise et se déroule au travers de sept thèmes : « Une patrie littéraire », « Une liasse de lettres » où l’on trouvera des ouvrages épistolaires, « Voix d’ailleurs » avec une très belle compilation d’articles sur la littérature anglaise, « Portraits de femme », « Tableaux de la France et des Français », « Lumières, Révolution, République » où l’historienne reprend ses droits et « Parmi les historiens » où j’ai pris grand plaisir à lire une critique sur le très beau livre de Michelle Perrot, lu l’an dernier, Histoire de chambres. 
Autant dire que chaque lecteur peut y trouver son compte. En fonction des affinités, on passe plus ou moins de temps sur certains chapitres, ou sur certains articles, mais toujours on est intéressé. Je l’ai lu dans l’ordre, en savourant un ou plusieurs chapitres tous les jours. Je le retrouvais avec plaisir, me demandant en l’ouvrant vers quel écrivain et quelle œuvre elle allait me conduire. J’ai lu avec enthousiasme des groupes de chapitres thématiques comme ceux sur Henry James. Mes impressions de lectures variaient donc selon les articles, et c’est bien ce qui fait l’intérêt de cet ouvrage. L’ensemble forme véritablement une invitation à la lecture et à l’ouverture d’esprit. Chaque article dispense en même temps une réflexion sur l’acte de lire et sur l’importance de cet acte, le tout sans jamais être trop didactique. Tant d’intelligence ne peut que réjouir et la somme proposée ici a un côté rabelaisien qui ne peut que plaire à tout lecteur à tendance boulimique. En effet, on ne cesse de noter des ouvrages, de souligner des passages. On a envie de courir à la bibliothèque. On se dit qu’il est trop tard, que l’on ne pourra jamais lire tout ça. On se dit aussi qu’il nous reste tellement de merveilles à découvrir. On se dit que la lecture alliée à l’intelligence produit de beaux enfants. On fait sa valise pour les vacances avec plusieurs pavés, tout à coup pris par une frénésie livresque. 
Alors, dois-je le dire, j’ai fermé cet ouvrage avec un brin de nostalgie et je n’arrive pas à le ranger dans ma bibliothèque. Je crois qu’il passera les vacances sur ma table de nuit, pour que je retourne picorer dedans, cette fois-ci par les sentiers de traverse, au gré des envies. Il s’associera avec bonheur avec Alexandre Dumas aussi bien qu’avec Virginia Woolf, il sera là pour me rappeler que la lecture rime avec plaisir, mais aussi avec « la profusion d’un univers que nous ne percevons bien, selon le grand liseur qu’était Jaurès, qu’à travers des livres capables de démultiplier nos vies étroites. »

Extrait
« Telle est la cause des livres. En choisissant de coiffer par ce titre ce pêle-mêle de papiers, j’ai conscience d’avoir opté pour une tonalité guerrière, qui suggère des adversaires protéiformes à combattre, et une cause à défendre. Les adversaires portent des noms variés : uniformité, généralité, abstraction, simplification, contrainte, refonte autoritaire des âmes et des vies. La cause peut se contenter du simple et beau nom de liberté. Mais si l’on peut en effet, juché sur le rempart des livres, batailler pour elle, on peut aussi, abrité derrière ce rempart, savourer le pur plaisir qu’ils procurent. « Quand vous aurez fini de jouer avec vos livres », c’était, adressé à ma mère et à moi, l’injonction grondeuse de ma grand-mère. Avec ce mot de jeu, arraché selon elle aux tâches essentielles de la vie, elle disait quelques chose aussi de la cause des livres, qui peut être, mais n’est pas toujours, celle de l’utilité. Mais celle du cadeau gratuit, des bonheurs qu’on n’a pas mérités, de l’imagination en cavale et de l’échappée belle, comme dans la forêt de Brocéliande on a parfois la chance d’entrer au hameau de la Folle Pensée. »
 
Catégorie essais
 

mercredi 27 août 2014

Rentrée littéraire 2014 - La peau de l'ours de Joy Sorman

Il était une fois un pays étrange dans lequel les hommes passaient des pactes avec les ours. Depuis la nuit des temps, il avait été décidé dans le hameau que la paix régnerait entre les espèces. Les ours ne tuaient personne et la chasse était oubliée. Pourtant, le pacte fut rompu plusieurs fois et un jour, un ours enleva une jeune fille. Elle disparut durant trois ans et à son retour se pendait à ses jambes un enfant mi-homme mi-bête.
Cet enfant deviendra ours, et c’est son histoire qui nous est contée ici. Elle se déroule du point de vue de l’animal qui va connaître bien des aventures. Tout d’abord vendu à un montreur d’ours, il se retrouve ensuite avec un propriétaire qui participe à des combats d’animaux. Après avoir traversé l’océan, il travaille pour un cirque avant de finir dans un zoo. Durant ce parcours qui pourrait être initiatique, sa part animale se développera, le contact avec les humains ne faisant qu’éteindre ce qui lui restait de ses gênes de l’espèce des bêtes « pensantes ». 
J’ai lu ce court roman (157 pages) avec l’enthousiasme des découvertes type « coup de cœur ». L’atmosphère baigne dans l’indétermination du conte. Jamais vous ne saurez où se déroule l’histoire, encore moins quand. On y rencontre des nains, des hommes serpents et des femmes qui aiment d’amour les ursidés. La fantaisie se marie ici à une violence extrême plus souvent exercée par les hommes que par les animaux qui d’ailleurs se méfie de cet être cruel autant qu’imprévisible. Le plaisir de la lecture se double donc de la réflexion sur la part d’animalité de chacun. 
J’ai été totalement séduite par la présence de tous ces êtres qui m’ont souvent fait penser au film Freaks de Tod Browning. Dans notre société où tout doit être normé, et l’apparence plus que tout, rencontrer grâce à la fiction ces êtres que l’on cache aujourd’hui dans des centres dits « spécialisés » rend finalement plus humain et rassure sur le sort de notre espèce. Rien ne me réjouit plus que la diversité, elle éclate ici avec une forme de joie salutaire. La description de la perception animale sur le monde humain, troublante, nous fait presque basculer dans l’inquiétante étrangeté. On se surprend à envisager son animal domestique avec un autre œil… et on se dit que la rentrée littéraire a du bon…
Je ne connaissais pas Joy Sorman, je compte bien lire maintenant Comme une bête, paru en 2013, qui a obtenu le prix François Mauriac de l’Académie française. Et pour ceux qui comme moi ont un faible pour les ursidés, lisez l’excellent livre de Michel Pastoureau (billet ici).

Extrait (incipit)

Un pacte avait été conclu entre l’ours et les villageois. 
Un accord si ancien que son origine se perdait, qu’il semblait avoir été passé pour l’éternité, sédimenté à jamais dans la roche de la grotte : la paix régnerait entre l’ours et les habitants du hameau aussi longtemps que la bête n’approcherait pas les enfants. Les hommes s’engageaient à ne chasser aucun ours tant que celui-ci se tiendrait à bonne distance. 
L’histoire rapporte qu’une fois seulement un animal rompit le pacte – et sa punition, exemplaire, édifia tous les prédateurs des forêts et montagnes alentour.

http://delivrer-des-livres.fr/challenge-rentree-litteraire-2014/   

Vous pouvez écouter Joy Sorman qui parle de son livre ICI. Elle y évoque d'ailleurs l'excellent livre de Michel Pastoureau... Et pour répondre à la fin de l'interview de l'écrivaine : oui, il existe vraiment pour le lecteur, ce personnage, et il reste en mémoire, ce qui n'est pas le cas de tous les personnages de fiction...

La première pépite de l'année !

mercredi 13 août 2014

Près de mes bois


Je vous abandonne pour quelques jours (temps indéterminé...).
Près de mes bois,
Je vais pouvoir lire et rédiger de nouveaux billets...
tout en attendant la rentrée littéraire !
A très bientôt,
Margotte

lundi 11 août 2014

Cinna de Corneille

Corneille a écrit deux tragédies historiques dans la foulée du Cid. Horace en 1640 puis Cinna en 1642 se déroulent sur fond d'histoire romaine. L'action se déroule à Rome, en 6 av. J.-C., chez Auguste mais aussi chez Émilie, personnage non historique de la pièce.
La pièce s'ouvre par un long monologue d’Émilie, fille de Caius Toranius. Celle-ci fait part de son désir de vengeance contre l'empereur responsable de la mort de son père durant les proscriptions. Bien qu'étant fille adoptive de l'empereur et ayant bénéficié de ses libéralités, elle entraîne Cinna, son amant, dans un projet d'assassinat prévu pour le lendemain. Les deux chefs de la conjuration, Maxime et Cinna, convoqués chez l'empereur, apprennent que celui-ci, fatigué par le pouvoir, songe à abdiquer. Les trois hommes entament alors une réflexion sur le pouvoir. Chacun donne des arguments pertinents, tout en dissimulant les véritables motivations qui l'anime. 
Si le nœud de l'intrigue est tout d'abord familial et politique, il devient au IIIe acte sentimental, lorsque Maxime avoue à Euphorbe être lui aussi amoureux d’Émilie. Ce dernier, parfait dans son rôle de fourbe, laisse alors entendre à Maxime que poursuivre dans la voie de la conjuration ne fera que mieux placer son rival aux yeux d’Émilie et il le convainc de trahir Cinna.

http://catalogue.drouot.com/ref-drouot/lot-ventes-aux-encheres-drouot.jsp?id=2240685
 C'est une pièce de Corneille tout à fait passionnante  mais qui nécessite de se replonger dans l'histoire romaine si l'on veut profiter un peu de l'intrigue. Toutefois, si Corneille place l'action dans l'Antiquité, il vise aussi la vie politique de son temps. Un an avant la mort de Louis XIII et la régence d'Anne d'Autriche, il propose une réflexion sur la mise au pas de la noblesse ainsi que sur le pouvoir. La magnanimité, attribut du souverain, est la vertu ici mise en valeur.
Si les questionnements philosophiques et politiques sont intéressants, j'avoue avoir été surtout émerveillée par la langue de Corneille. La pièce, versifiée, propose de très nombreuses sentences sur lesquelles on s'arrête, on médite, et que l'on admire. On a envie de lire à voix haute, pour entendre le texte résonner car on sent bien que sa puissance vient par la voix. Je n'ai qu'un regret, n'avoir pas entendu le texte dit par des acteurs...

http://lecture-spectacle.blogspot.fr/2013/12/challenge-theatre-2014.html


jeudi 7 août 2014

Lysistrata d'Aristophane


On connaît peu de choses de la vie d’Aristophane. Athénien sans doute, comme son père, il est né aux environs de 445 av. J.-C. Lysistrata a été jouée avant les Thesmophories, en – 411. Si l’auteur est connu pour son comique de bas étage, il s’avère qu’il utilise toutes les ressources du comique, de l’ironie aux jeux de mots, en passant par la parodie. Il veut faire rire, mais il est, avant tout, un moraliste qui pourfend la politique et les mœurs de son temps.
L’intrigue de Lysistrata débute sous l’archontat de Callias. La situation est alors difficile pour Athènes, minée par la guerre. Le dramaturge prend alors la parole pour toutes les femmes de la cité et par leurs voix, plaide pour la paix.
La scène s’ouvre sur deux maisons, celle de Lysistrata et celle de Cléonice. Au fond, les Propylées et la grotte de Pan. Lysistrata attend devant sa maison les femmes qu’elle vient de convoquer. Femme d’un citoyen d’Athènes, elle a convoqué toutes les Héllènes qui sont venues. Son plan est simple : afin de retrouver enfin leurs frères et maris, elles doivent s’unir et mettre en place la stratégie suivante. Tout d’abord, elles doivent s’emparer du trésor public qui sert à alimenter la guerre. Ensuite, elles devront, lorsque les guerriers rentreront au bercail, leur refuser tout commerce sexuel tant qu’ils n’auront pas renoncé à la guerre pour toujours. « Si bien qu’on ne verra plus d’hommes, de nos jours, porter la lance les uns contre les autres… » 
La pièce, truffée de grivoiseries, voire de franches paillardises, est très drôle. J’ai été totalement séduite tout d’abord par l’idée, la pièce étant par ailleurs d’une étonnante modernité. Car finalement, rien n’a changé et les hommes continuent à se faire joyeusement la guerre, avec souvent le corps des femmes comme arme d’anéantissement. Il suffit de penser à ce qui se passe en Centrafrique aujourd’hui (le viol y est utilisé comme machine de guerre). Cette place du corps féminin au centre du conflit est donc tout à fait d’actualité, hélas.
Seul bémol, le vocabulaire parfois un peu obscur (nom de lieux, termes spécialisés), mais pour une première lecture, ce n’était pas gênant et cela n’empêchait pas la compréhension de la pièce.


Extrait
Lysistrata : Je vais parler ; il ne faut pas que l’affaire soit tenue secrète. Nous devons, ô femmes, si nous voulons réduire nos hommes à faire la paix, nous priver… 
Cléonice : De quoi ? Explique.
Lysistrata : Le ferez-vous donc ? 
Cléonice : Nous le ferons, dût-il nous en coûter la vie. 
Lysistrata : Et bien, nous devons nous priver de … verge. – Pourquoi me tournez-vous le dos ? Où allez-vous ? Pourquoi faites-vous la grimace et secouez-vous la tête, vous là-bas ? Pourquoi changer de couleur ? Pourquoi ces larmes ? Le ferez-vous ou ne le ferez-vous pas ? Pourquoi hésitez-vous ?
Cléonice : Je ne saurais le faire ; que la guerre aille son train.

http://lecture-spectacle.blogspot.fr/2013/12/challenge-theatre-2014.html

Lu dans le cadre d'une lecture commune avec Maggie et Claudia et Océane.

samedi 2 août 2014

Lectures estivales (2) - Kaiken de Jean-Christophe Grangé


Je pense pouvoir me dispenser de présenter J.C. Grangé. Adaptés au cinéma, certains de ses romans ont fait sa notoriété, je pense par exemple aux Rivières pourpres ou au Concile de pierre. Pris à la bibliothèque, Kaïken, son dixième roman, a été publié en 2012. On y retrouve le héros récurrent de l’écrivain, Olivier Passan. Celui-ci, marié à une japonaise, va se trouver confronté à deux affaires en même temps. La première, particulièrement atroce, est liée à un serial killer surnommé « L’accoucheur » parce qu’il s’attaque aux femmes enceintes. Passan en a fait une affaire personnelle car il est persuadé d’avoir mis la main sur le meurtrier mais n’a pas les preuves pour le faire enfermer. La deuxième concerne la famille du policier. En effet, alors que son couple est au plus mal et qu’il vient de quitter le foyer familial, un cadavre de singe est trouvé dans son frigo. Ensuite, c’est du sang qui est retrouvé dans sa douche, sang prélevé sur ses enfants. Tout d’abord convaincu de la culpabilité de l’accoucheur, Passan va devoir déployer toute son énergie pour, dans un contexte difficile pour lui, faire face à ces deux affaires. L’une d’elle le ramènera sur les traces de son mariage, au Japon, d’où le titre du roman : un kaïken est un couteau traditionnel japonais qui servait aux femmes de samouraïs à se suicider.
 
Mon avis
Un bon thriller, qui se lit d’une traite et sans faiblir. Les deux affaires entremêlées rendent le roman particulièrement addictif. Le personnage principal, Passan, est assez attachant et malgré certains côtés un peu caricaturaux, on s’embarque à sa suite. Le personnage de son associé, Fifi, est également intéressant, et on aimerait le voir plus présent. Cela sera peut-être le cas des romans suivants que je n’ai pas lus. Un bon polar d’été donc, à lire toutes portes fermées….

 Extrait
Fifi, alias Philippe Delluc, s’exécuta. Oliver l’observa en douce. Tignasse oxygénée, cicatrices d’acnée, piercing au coin des lèvres. Son col ouvert laissait entrevoir la gueule d’un dragon fiévreux qui lui dévorait le bras et l’épaule gauches. Aujourd’hui encore, après trois ans d’équipe, Passan se demandait comment un lascar avait pu survivre aux dix-huit mois réglementaires de l’ENSOP, aux entretiens de motivation, aux visites médicales…
Mais le résultat était là. Un flic capable d’atteindre une cible au .9mm à plus de cinquante mètres en utilisant indifféremment la main droite ou la gauche, comme de passer plusieurs nuits successives à éplucher des fadettes sans manquer une ligne. Un lieutenant à peine âgé de trente ans qui avait déjà essuyé le feu au moins cinq fois sans reculer. Le meilleur second qu’il ait jamais eu.

Catégorie polars

lundi 28 juillet 2014

La reine Margot d’Alexandre Dumas


Lundi 18 août 1572. Le Louvre est en liesse. On fête le mariage de la belle et brune Marguerite de Valois, sœur de Charles IX et fille de Catherine de Médicis, avec Henri de Bourbon, roi de Navarre. Les noces viennent unir catholiques et protestants, alors que le pays se déchire sur fond de guerres de religion.
Si cette union a été arrangée pour tenter de rétablir enfin la paix, elle a également attiré les têtes du parti huguenot. La perfide Catherine de Médicis le sait bien et une semaine plus tard, elle participe au lancement du massacre de la Saint-Barthélémy. Ainsi s’ouvre ce grand roman historique d’Alexandre Dumas. Il est vrai que la période est propice au romanesque. Entre les grandes figures politiques, les anecdotes croustillantes du Louvre et les enjeux, la matière du temps est riche ! Je me suis laissée totalement emporter par ce grand roman truffé de rebondissements et de personnages fascinants.
Margot tout d’abord. La reine de Navarre n’est pas amoureuse de son mari mais elle va vite lui vouer une amitié fidèle et le protègera contre les nombreux dangers qui le guettent au Louvre. Amoureuse passionnée, elle donnera son cœur du duc de Guise puis au romantique comte de La Mole venu trouver refuge auprès d’elle.
Marguerite, à cette époque, avait vingt ans à peine, et déjà elle était l’objet des louanges de tous les poètes, qui la comparaient les uns à l’Aurore, les autres à Cythérée.  (…) Les Français, qui la possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une si magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la France s’en retournaient éblouies de sa beauté s’ils l’avaient vue seulement, étourdis de sa science s’ils avaient causé avec elle. 

Margot et Charles IX
 Charles IX, le roi son frère. Personnage ambiguë, il semble régner avec peu d’enthousiasme. Il vit sous la coupe de sa mère qui le manipule sans vergogne. Il prend grand plaisir à chasser et l’un des chapitres du roman décrit une scène de chasse au sanglier qui sera l’occasion de changer les événements du royaume. Jeune homme exalté (il mourra à vingt-quatre ans, emporté par la tuberculose et par le souvenir des massacres), il cite Ronsard et écrit lui-même. Ecoutez-le :
Eh bien, d’Alençon, eh bien, Henriot (Henri de Navarre), dit-il, vous voilà, Mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s’appelle point chasser, cela. Vous, d’Alençon, vous avez l’air de sortir d’une boîte, et vous êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous, Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse ? voyons.

Catherine de Médicis
 Catherine de Médicis, la mère. Le personnage historique prête aux jugements contradictoires… Intrigante pour les uns, grand stratège pour les autres. Alexandre Dumas nous la présente essentiellement sous le premier aspect. Elle utilise sans vergogne ses « enfants » considérés plus comme des outils pour arriver à ses fins que comme sa progéniture. Elle fait et défait le pouvoir des uns et des autres afin de maintenir le sien mais tout cela finira mal… 
 Coconnas et La Mole ou Oreste et Pylade. Leur amitié est au centre du roman. Fougueux, romantiques, courageux, leurs aventures et leurs relations sont la trame de fond de ce roman.
Mais les personnages secondaires sont également passionnants. Vous y trouverez René, le parfumeur un peu sorcier, Caboche le bourreau au grand cœur, les deux autres frères de Margot dont les relations avec leur mère et leur sœur sont pour le moins particulières, Actéon le lévrier préféré du roi…
Quel livre ! tout n’est qu’action, rebondissements et dialogues fameux. Dumas aimait le théâtre, ce roman le montre bien. On savoure les bons mots comme on frémit aux multiples dénouements qui viennent clore certains chapitres… Certaines scènes restent en mémoire comme celle de la chasse au sanglier, la fin du jeune laquais Orthon dans les oubliettes du Louvre ou celle du pauvre Charles IX dans le chapitre « La sueur de sang ». Tout cela est romanesque en diable et je ne regrette pas d’en avoir fait mon entrée pour le menu littéraire des vacances.
 
Extrait 
La reine mère descendit un étage, puis elle s’engagea dans le corridor où étaient les appartements du roi et du duc d’Alençon, gagna l’escalier tournant, descendit encore un étage, ouvrit une porte qui aboutissait à une galerie circulaire dont nul, excepté le roi et elle, n’vait la clé, fit entrer Orthon, entra ensuite, et tira derrière elle la porte. Cette galerie entourait comme un rempart certaines portions des appartements du roi et de la reine mère. C’était, comme la galerie du château Saint-Ange à Rome et celle du palais Pitti à Florence, un retraite ménagée en cas de danger.
La porte tirée, Catherine se trouva enfermée avec le jeune homme dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.
Tout à coup, Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son visage la même expression sombre qu’il y avait vue dix minutes auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d’une chatte ou d’une panthère, semblaient jeter du feu dans l’obscurité.

« Arrête ! » dit-elle.


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PS : en ce qui concerne les photos, vous aurez reconnu La Reine Margot de Patrice Chéreau, un chef d’œuvre cinématographique. 
Catégorie roman historique