mercredi 20 mai 2015

Du côté de chez Swann de Marcel Proust

     
     Proust hésita longtemps sur le titre à donner à son œuvre, à l’ensemble de La Recherche mais aussi à ce premier volume sans cesse remanié, des brouillons à la dactylographie en passant par les ajouts aux épreuves. Du côté de chez Swann, publié chez Grasset en novembre 1913, puis chez Gallimard en juin 1919, aurait pu s’appeler Jardins dans une tasse de thé (j'aime !) ou Le Printemps. Le manuscrit, refusé par Gide pour la NRF (cela restera son regret le plus cuisant), sera édité à compte d’auteur avant de connaître la renommée que l’on sait.
   Divisé en trois livres, ce premier volume présente un côté hétérogène lié à l’intégration d’une histoire d’amour au milieu d’un récit pris en charge par le narrateur. Ce récit s’ouvre par une première partie, « Combray », où apparaissent une partie de ces « moments privilégiés » au centre de l’œuvre proustienne, mais aussi les principaux acteurs de La Recherche : le héros, sa famille, Françoise, Swann, la fameuse tante Léonie, Bergotte et le clan des Verdurin... 

   « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait (…) ».
   C’est le récit d’une enfance, celle du narrateur qui se souvient des douces heures du sommeil, de la lecture et des promenades chez sa grand-tante. On y retrouve les grandes scènes de notre patrimoine littéraire : la scène du coucher, la scène de la madeleine, les séances de lecture de François le Champi de George Sand. Les yeux de l’enfance transforme l’ensemble en un précieux livre d’images. Tout y est à la fois coloré et évanescent. Tout y est plein de livres reliés d’or d’où s’échappent des lettres qui s’impriment dans la mémoire. Tout y est anodin tout autant que fondamental. Ce monde premier se clôt sur une « mise en fuite par ce pâle signe qu’avait tracé au-dessus des rideaux le doigt levé du jour. ».

Combray, 2011
    La deuxième partie « Un amour de Swann » nous emporte dans un monde bien différent, celui du clan des Verdurin. Commence un roman dans le récit, celui des amours de Swann pour Odette, cocotte et demi-mondaine. Sur la petite sonate de Vinteuil qui déclanche la mémoire involontaire, Swann se laisse emporter par une passion au dessous de sa condition qui va pourtant le conduire à se laisser aller à une jalousie maladive.

« Ainsi à peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même impression était tout d’un coup revenue, elle n’était déjà plus insaisissable. »
   Lors de cette relecture, j’ai été totalement fascinée par la troisième partie qui, après une rêverie sur les noms de pays, voit le héros déchiré par son amour pour Gilberte, la fille de Swann. Celle-ci, retrouvée aux Champs-Élysées, devient le centre de la pensée du narrateur. L'ouvrage se clôt sur un portrait de la Belle Époque au travers de la description des toilettes des femmes qui se promènent au bois. J'ai déjà entamé A l'ombre des jeunes filles en fleurs et espère vous donner des nouvelles de ce deuxième volume qui, dans la foulée du premier, prend une toute autre saveur...

samedi 16 mai 2015

Projet 52 (20) - Chemin

Pour le projet 52 de Ma'
le thème de cette semaine était chemin...
Je vous emmène donc dans mes bois !
Le chemin est bordé de jacinthes sauvages
et il y a moins de monde que sur la plage...
Bon we à vous !

jeudi 7 mai 2015

Étouffements de Joyce Carol Oates


     En général, mes lectures de JC Oates marchent par deux. Fidèle à la tradition, j’ai donc acheté deux livres de l’écrivaine lors de ma dernière sortie en librairie. J’ai déjà présenté le conte gothique, le livre que voici est un recueil de nouvelles (en attendant que je lise enfin Bellefleur…). J’avoue avoir un peu hésité avant de l’acheter car je trouve que les nouvelles ne sont pas forcément au niveau des romans, comme si la « romancière » avait besoin de temps pour développer tout son savoir faire. Mais enfin, elle a déjà prouvé qu’elle peut accomplir des miracles sur les formats courts avec Folles nuits. Depuis que j’ai lu ce dernier, je ne me refuse rien de cette artiste ! Et en ce qui concerne le recueil dont il est question aujourd’hui, j’ai bien fait car je n’ai pas été déçue du tout, au contraire, j’ai même été agréablement surprise car certaines nouvelles sont vraiment excellentes.
   Les dix récits qui composent le recueil sont tous parus entre 2005 et 2008 dans des revues. Regroupés sous le titre d’Étouffements, ils se tissent tous sur ce thème qui porte les personnages du simple dégoût sans objet à la mort violente. Ma nouvelle préférée est la troisième, « Le premier mari ». Alors que les Chase préparent leur premier voyage en Italie pour fêter leurs dix ans de mariage, Leonard, en cherchant son passeport, tombe sur un paquet de photos entourées d’un vieil élastique. Sur ces vieux Polaroïds, un jeune couple : sa femme « étonnamment jeune » et un homme qu’il identifie rapidement comme le premier mari. Ces quelques clichés vont rapidement devenir une obsession et entraîner un bien sombre enchaînement d’événements imprévus....
   Deux nouvelles présentent le même type de personnage, récurrent chez Oates : des jeunes filles un peu paumées qui étouffent dans leur milieu, chacune en limite de dérapage. On louvoie avec elles, au bord du précipice.
Dans « Strip Poker », Annislee :
« Grande, mince et gauche, j’ai presque quatorze ans, les attaches fines, des yeux noirs enfoncés et une mince bouche ourlée qui m’attire des ennuis, à cause de ce que je dis ou marmonne tout bas ; mes cheveux blond cendré, attachés en queue de cheval, tombent comme une queue de rat mouillée sur mes vertèbres saillantes ; sans cette queue-de-cheval, on aurait pu me prendre pour un garçon, et j’espérais bien rester toujours comme ça, rien de plus dégoûtant qu’une femme adulte en maillot de bain, une femme grasse comme maman et ses amies, que les hommes, les hommes adultes, regardaient pourtant comme s’ils les trouvaient glamour et sexy. »
   Dans « Nulle part », Miriam :
« L’air d’une fille larguée par son petit copain et qui tâche de ne pas pleurer. En plus elle est mineure. En plus elle n’a jamais fait l’amour. En plus elle a eu des nausées, des haut-le-cœur dans l’un des box puants des toilettes, mais rien n’est venu. Un truc qu’il lui avait donné : Tu as besoin de te détendre chérie. »
   La dernière nouvelle, glaçante, « Veine cave », raconte l’histoire du retour d’un ancien combattant. Enfin, elles sont toutes d’une cruauté maupassantienne, imprégnée par la violence des rapports sociaux et l’impact d’une crise économique qui laisse des trous perdus en ruines, perclus de types défoncés à la méth (voir Breaking Bad).
Joyce Carol Oates, c’est l’anti-Hollywood. Elle sait mieux que personne faire entendre toutes les voix de l’Amérique, celles des beaux quartiers, mais aussi celles des pauvres filles mal mariées dans un bled paumé comme dans « La chute ». Mon admiration est toujours aussi intense et j’attends avec impatience le Nobel de littérature pour Mme Oates…

https://leslivresdegeorgesandetmoi.wordpress.com/2010/02/17/et-un-challenge-un/


mercredi 29 avril 2015

Merci aux ambitieux de s’occuper du monde à ma place de Georges Picard



     Les émissions littéraires ont du bon. Et si je suis parfois critique à l’égard de La Grande Librairie, j’avoue que le choix fait par son animateur la semaine dernière (émission du 9 avril) m’invite à plus d’égards. Inviter des gens qui pensent dans une émission à grande écoute, ce n’est pas si courant, et à la télévision, cela relève carrément de l’exploit. J’ai donc pris grand plaisir à écouter les quatre invités et me suis précipitée dès le lendemain chez mon libraire afin d’acheter le livre de Georges Picard publié aux éditions Corti.
    C’est tout à fait le genre d’ouvrage que j’aurais pu acheter uniquement en ayant lu le titre et vu la maison d’édition, mais ici, avoir en plus entendu l’auteur m’a totalement convaincue. Et ce, même si ce n’est pas un grand bavard, et encore moins le genre de gars à vous venter les mérites de son livre comme s’il s’agissait du dernier Musso. Non non, il est plutôt du genre taiseux Georges Picard, mais pour fréquenter un peu le fond des bois, je suis habituée au silence et j’aime ça. En attendant, c’est moi qui bavarde et je n’ai encore rien dit de ce fameux livre…
   Court récit de 150 pages, il se présente comme une lettre adressée à un certain Martinu. Le narrateur vient d’apprendre que ce dernier habite à une soixantaine de kilomètres de chez lui et se décide donc à lui écrire alors qu’ils se sont perdus de vue depuis des années. Les deux amis ont vieillis et semblent tous deux affublés d’une misanthropie tenace qui a le mérite de les inviter à réfléchir sur eux-mêmes. La lettre va donc être l’occasion de dérouler un ensemble de réflexions mosaïques sur le passé, l’avancée en âge et la manière dont on peut être (ou ne pas être) soi-même : 
« Si l’âge nous fait avancer, c’est vers la perplexité, pas vers la connaissance de soi. Je ne suis pas sûr qu’il faille le déplorer : après tout, quoi de plus excitant que cette confrontation avec l’étranger confus qui nous habite ? »

  L’ensemble propose une réflexion jubilatoire sur la société d’aujourd’hui, et, entre autres, invite à se questionner sur les médias et la pensée conforme qu’elle nous déverse à longueur de journée, et toute l’année, sans férié. Une pensée en kit, prête à l’utilisation en soirée, oubliée à peine formulée. Or, le narrateur est peu soluble dans le prêt à penser : il doute. Et dans une société où chacun est invité à avoir les dents blanches, le sourire carnassier et l’air sûr de soi, voilà qui fait tache.
« Il paraît que la conviction est une qualité très recherchée dans notre monde où la réflexion tâtonnante est moins valorisée que la propension à affirmer n’importe quelle ineptie sur le ton de la sincérité. »

  Alors bien sûr, ce n’est pas un roman. Alors bien sûr, ce n’est pas « optimiste ». Alors bien sûr, cela invite plus à penser qu’à oublier. Et pourtant, ce livre devrait être diffusé à grande échelle, genre distribution gratuite à la sortie du métro à la place des niaiseries que l’on nous propose en guise d’outils « d’information ». Car non seulement il n’invite pas à oublier, mais il serait plutôt là pour que l’on se souvienne qu’un autre monde est possible (oui, je sais, cette phrase est totalement utopique et déplacée en 2015, année de l’attentat anti-Charlie déjà presque oublié). Le genre d’ouvrage qui invite à emprunter les chemins de traverse, à jeter sa télévision (pour moi, c’est fait depuis longtemps), à écouter l’herbe pousser en regardant d’un œil amusé ceux qui vous disent que c’est la crise et que, vraiment, il va falloir que l’on travaille tous le dimanche afin que le monde aille mieux.

   Donc merci M. Picard, vous m’avez presque donné envie d’aller vivre en Beauce ! Et pourtant, chacun sait ici combien j’aime mes bois… et l’air du grand large… 
 Je place ce titre en tête de mes coups de cœur littéraires de l’année, et j’ai déjà commandé un deuxième ouvrage de l’auteur (il a déjà plus de vingt ouvrages à son actif).

Extrait

« Je remercie les ambitieux de s’occuper du monde à ma place. Ils prennent tous les risques, mais leurs récompenses, l’argent, le pouvoir, la fierté d’avoir réalisé quelque chose de positif, ne me paraissent pas suffisantes pour compenser l’aliénation du sentiment intérieur. Affairés ou pas, nous avons une vie intérieure riche de pensées et d’imaginations que les gens ambitieux finissent par simplifier en évacuant ce qui semble inutile à la satisfaction de leur désir dominant. Ils ont raison de le faire au profit de leur idéal. Ce qu’ils manquent est sans importance ; il y a des types comme moi qui accordent de l’importance à ces riens comme fond de pensée. »

samedi 25 avril 2015

Projet 52 (17) - Ville

C'est beau une ville la nuit...
encore plus quand la lumière se met en mouvement.
Paysages nocturnes capturés de chez moi, le soir du 25 avril 2015.
Et une nouvelle participation au projet 52 de Ma'.

mercredi 22 avril 2015

Littérature jeunesse, en vrac, pour « grandmoyen »



Traqué d’Andrew Fukuda

     J’ai pris beaucoup de retard dans la rédaction de mes billets. Je voulais pourtant absolument vous parler de cette excellente série de littérature jeunesse doublée de littérature vampirique ! Un échange de commentaires avec Lor a accéléré le processus car elle semblait intéressée pour l’un de ses enfants. Ce billet est donc dédié à « Grandmoyen » !
  Je lis peu de littérature jeunesse et suis tombée totalement par hasard sur ce livre, à la bibliothèque. Il était classé en science-fiction et il faut avouer que l’ouvrage est à la croisée de plusieurs genres (fantastique, science-fiction, jeunesse). Comme j’ai un faible pour les ouvrages inclassables, ce livre était pour moi… 
  Le début ressemble furieusement au classique de Matheson, Je suis une légende. En effet, dans un monde futuriste, la planète est peuplée de vampires. Ils ont pris totalement possession de la terre et les humains semblent avoir disparus. Toutefois, il reste un humain, Gene, jeune homme de dix-sept ans héros du livre. À la première personne, il raconte la manière dont il a réussi à survivre dans ce milieu plus qu’hostile. Son père, avant de disparaître (sans doute dévoré), lui a appris à se faire passer pour un vampire. Il a donc grandi au milieu de ses prédateurs et se conduit comme eux. Cela n’est pas sans risque car il doit masquer toute odeur humaine et bien sûr éviter à tout prix de saigner… Lorsqu’il rit, il doit se gratter fébrilement le poignet et surtout, éviter d'activer le moindre signe sur son visage.
  Gene arrive donc à se fondre dans la foule des vampires... jusqu’à ce qu’il soit sélectionné pour un jeu collectif. Tous les dix ans, le gouvernement organise une chasse, la « loterie homifère », destinée à une poignée de vampires. Quelques humains détenus en captivité sont lâchés dans la nature et les participants peuvent alors laisser libre court à leur instinct de prédateur. Gene va donc se retrouver en bien fâcheuse posture, ses comportements humains, dans ces conditions, étant beaucoup plus difficiles à masquer.
  Je suis entrée très rapidement dans cette histoire… à un point tel que j’ai acheté le premier tome et me suis ruée sur le deuxième que l’on trouve aussi en version poche. Pourquoi un tel engouement ? L’attrait exercé par cette série tient essentiellement en trois points. Tout d’abord, c’est bien écrit et le suspense fonctionne du début à la fin (ce qui n’est pas toujours le cas en littérature jeunesse, il faut l’avouer). Ensuite, le mythe du vampire est ici bien renouvelé. Les théories scientifiques tiennent la route et le comportement des vampires, évolutif, questionne tout en étant assez effrayant (attention, quelques passages gores). Mention spéciale à leur technique pour dormir… Enfin, tout l’intérêt de la série réside dans ce qu’elle met en évidence grâce aux déviances vampiriques, à savoir ce qui fait de nous des êtres humains. Gene devant, en permanence, contrôler ce qui fait de lui un humain, le roman nous invite à réfléchir sans le savoir sur ce qui caractérise « l’humanité ».  
  Le deuxième tome est tout aussi intéressant que le premier. Je ne vous dévoile pas l’intrigue car cela vous révélerait une partie de la fin du premier volume… Un troisième tome est sorti en grand format. J’ai pour le moment résisté à tout achat impulsif, pour le moment...


Enclave d'Ann Aguirre 

     Moins bien écrit et moins intéressant mais assez efficace, le livre d’Ann Aguirre surfe sur la vague apocalyptique qui balaie les rayons de SF. Dans un monde en ruines, l’héroïne du roman vit dans une « enclave ». Dans les souterrains de la ville qu’elle ne connaît pas, elle vient d’être élevée au grade de chasseuse. Elle a donc perdu son nom d’enfant (Fille 15 !) pour devenir « Trèfle ». Elle pourra maintenant partir chasser les monstres qui hantent les alentours de l’enclave et se nourrissent de tout ce qu’ils trouvent… On apprendra plus tard que ces monstres sont en fait des mutants et que leur transformation est sans doute liée aux armes utilisées durant le « second holocauste ». Les Aînés, qui ne vivent pas beaucoup plus longtemps que vingt-cinq ans, ont fixé les règles d’un monde qui se limite à la survie en milieu très hostile… Tout va pour le mieux dans le plus dangereux des mondes possibles donc, jusqu’à ce que Trèfle et son second, Del, soient exilés de l’enclave. Ils vont donc être obligés de monter « au dessus » et devront affronter les gangs qui ont pris le contrôle de ce qui reste de la ville…
Ici encore, c’est une série et ce premier volume en appelle un second, qui, je crois, n’est pas encore sorti. Si cette lecture a reposé mes neurones en surchauffe, je n’irai pas jusqu’à courir après le deuxième volume, quoique… Pour amateurs de fins du monde et d’ambiance apocalyptique…



dimanche 19 avril 2015

Projet 52 (16) - Se déplacer

Kerlouan, été 2009

     Pour cette nouvelle participation au Projet 52 de Ma', j'ai été obligée de piocher dans mes vieilles photos (voyez la légende...). En effet, partie aujourd'hui en bord de mer bien décidée à vous proposer un bateau (car, pour se déplacer, il n'y a rien de mieux), devinez quoi... j'avais oublié la carte mémoire de mon appareil photo. Quelques photos dans la boîte sur le disque dur, je rentre et... j'ai oublié le câble de l'appareil près de mes bois... Ou quand on atteint les limites des miracles de la technologie... Mais des bateaux, j'en ai plein, je ne me lasse pas de les photographier ! En plus, le ciel d'aujourd'hui valait bien celui de l'été 2009 en Finistère ! Je vous souhaite un excellent dimanche à tous, avec du repos et du soleil.

vendredi 17 avril 2015

Le Viking qui voulait épouser la fille de soie de Katarina Mazetti


     Katarina Mazetti a fait une entrée remarquée dans le monde des écrivains avec Le mec de la tombe d’à côté. Le succès de ce premier roman (que je n’ai pas lu) paru en 2006 ne l’a pas empêchée de continuer à écrire, et dans des registres variés puisque son 8e roman se déroule à l’est du Blekinge, à la fin du Xe siècle. Elle nous emporte donc en ces temps obscurs du Moyen Âge, à l’époque dite des Vikings. Les mordu(e)s de la série éponyme trouveront ici un très bon produit de substitution entre deux saisons…
Katarina Mazetti aime l’histoire et lit des romans historiques. Dans l’intéressante postface du roman, elle explique comment elle s’est instruite sur une période qui n’a laissé que peu de documents en terme de sources écrites. Les matériaux « en dur » sont déjà plus nombreux : gravures rupestres, tombeaux et nécropoles abondent. Mais il existe aussi des bateaux-tombes, des barrières de pieux et des pierres runiques. L’écrivaine a bien sûr puisé dans les contes et sagas dont les fameuses sagas islandaises. Pour ceux que le sujet passionne, le musée historique de Stockholm est une mine… 

Pierre runique
 L’histoire
  
   Tout commença dans une ferme délabrée à Möckelö, île située sur la côte est du pays, le Blecinga bordé par la mer Baltique. Le propriétaire de la ferme en question était un grand gaillard aux cheveux grisonnants que l’on reconnaissait à cause de sa lèvre fendue mal dissimulée par une barbe épaisse. L’homme aux yeux bleus s’appelait Säbjörn et exerçait le métier de charpentier de marine. Il construisait des bateaux, et s’avérait particulièrement doué pour fabriquer des knörrs, larges esquifs destinés aux expéditions commerciales. Säbjörn avait deux fils, Kåre et Svarte. L’homme se laissait parfois aller à des colères mémorables auxquelles personne n’osait s’opposer. Cela venait sûrement de la disparition de sa femme. Car un jour, Alfdis était partie et l’on n’avait jamais su ce qu’elle était devenue. Elle avait laissé derrière elle ses deux enfants et un mari brisé par la tristesse.
Le premier chapitre nous présente le contexte du roman et nous raconte la disparition de la femme de Säbjörn vécue comme une malédiction. Le deuxième nous emporte à Kiev chez Chernek, un marchand d’escalves. Celui-ci a une fille, Milka, et un fils, Radoslav. Tous ces personnages  seront les principaux acteurs d’un récit riche en rebondissements. En effet, une deuxième disparition mystérieuse va venir marquer l’île de Möckelö dès le troisième chapitre…

The Viking farm
Ferme viking


Mon avis

    J’ai pris grand plaisir à lire ce roman historique totalement dépaysant. Très bien documentée, K. Mazetti nous convie à découvrir le quotidien des Vikings au Xe siècle. J’ai été particulièrement intéressée par le sort réservé aux femmes (la bibliographie de l’ouvrage permet de creuser le sujet mais hélas, la plupart des ouvrages ne sont pas encore traduits). On apprend donc avec plaisir car le livre n’est pas ennuyeux du tout et encore moins surchargé de détails qui viendraient alourdir l’intrigue. On s’attache très rapidement aux personnages et la seule difficulté, au départ, a été pour moi de retenir leurs noms. Je pense d’ailleurs qu’il vaut mieux se plonger dans le livre et ne pas trop le lâcher afin de rester « baigné » dans cette atmosphère tout à fait particulière.

Je n’ai pas lu d’autres romans de Katarina Mazetti mais la construction de cet ouvrage montre qu’elle maîtrise parfaitement bien les techniques romanesques. On bondit d’un chapitre à l’autre, on s’attache à Petite Marmite et à Poisson d’Or, les deux étranges esclaves de Milka, on rêve d’un Orient Moyenâgeux et on frissonne en lisant les récits de pillage… n’est-ce pas romanesque à souhait ?
Je remercie donc chaudement Claudia pour ce prêt ! Son billet est ICI.

 Extrait

« Svarte avait un point faible. Il n’aimait pas faire commerce d’esclaves. Ils se plaignaient, étaient récalcitrants et suivaient d’un regard haineux ses moindres mouvements à bord, même quand ils étaient mis aux fers. Ou alors ils répandaient les maladies du sud, ou mouraient subitement au beau milieu d’une traversée, de sorte qu’on ignorait toujours combien on en ramènerait. Il savait que quand il accosterait à Stenshamn sur Utlängan pour décharger sa cargaison, son père se tiendrait sur le plus gros ponton et lui crierait de loin : « Combien » ? ».

dimanche 12 avril 2015

Projet 52 (15) - Fleur


Le Projet 52 de Ma' proposait cette semaine de s'attarder
sur une ou des fleurs.
Voilà mon petit bouquet de la semaine !
Bon dimanche à tous.

jeudi 9 avril 2015

Reflex de Maud Mayeras



     Un long week-end. Une sortie en librairie. Du temps près de mes bois. Le trio qui permet des découvertes inattendues et surtout, qui me laisse le loisir de me laisser aller à mon vice préféré à savoir, lire à volonté (on a les vices qu’on peut…).
  La découverte du mois, côté polar, c’est donc ce très bon opus de Maud Mayeras – attention, risque addictif important –. Je l’ai dévoré en deux jours, il n’a même pas tenu jusqu’à la fin du week-end malgré ses presque 500 pages. Je ne l’ai lâché que pour aller promener le chien et planter quelques bulbes prometteurs. Et encore, je l’ai emporté une fois avec moi lors de l’une des promenades afin de le lire sur un banc jusqu’à ce que le chien, excédé par tant d’immobilité, me demande de rentrer sur le champ… Mais bon, je m’éloigne de mon sujet. 
   Reflex donc, du nom d’un appareil photo, car Iris Baudry est photographe. Elle travaille pour l’identité judiciaire. Femme discrète et affublée d’un bégaiement, Iris prend des clichés de cadavres. Appelée nuit et jour sur les scènes de crime, elle arrive et shoot tout ce qui passe à portée de son appareil.
  Mais un jour, un sordide meurtre d’enfant la rappelle sur les lieux de sa propre enfance. Alors que la ville s’assèche sous le soleil de l’été, elle enfourche sa moto Superduke pour se trouver face à un corps dont les pieds chaussent du 32. Iris se croit alors en plein cauchemar. En effet, onze ans plus tôt, elle a perdu son fils de 11 ans. Or, il lui semble que le cadavre qu’elle vient de photographier porte le même signe distinctif apposé par le meurtrier sur son fils : il lui manque un lambeau de peau juste en dessous du bras. Et il va vite s’avérer, en effet, que dans la petite ville de Bellevue, où Iris apprend que sa mère vient d’être internée, un serial-killer semble avoir pris ses aises et dézingue à tour de bras.
  Après sept chapitres durant lesquels on s’installe très vite auprès d’Iris et de l’enquête qui se met en place, une deuxième intrigue nous ramène en 1919, auprès d’une petite fille, Julie, qui va être la victime de deux soudards. Alors, vous vous en doutez, le lecteur attend impatiemment de comprendre comment ces deux récits vont bien pouvoir s’imbriquer enfin. Et c’est là qu’il faut avouer que Maud Mayeras a vraiment excellé. Les deux histoires nous tiennent également en haleine avant de se rejoindre de manière particulièrement subtile. On ne voit rien venir et on s’accroche au livre comme un naufragé à sa pauvre barque. Chapeau bas ! Enfin, pour couronner le tout, c’est bien écrit. Autant certains polars finissent par être irritants à force de présent de l’indicatif et de phrases courtes, autant celui-ci sait varier les plaisirs : premier récit au présent, deuxième au passé avant que l’un ne vienne rejoindre l’autre tout en stimulant une attention rarement endormie… Dès que possible, je lirai le premier ouvrage de cette romancière (Hématome paru en 2006, qui a eu plusieurs prix et a été finaliste du prix polar SNCF). Et c’est promis, je vous tiens au courant !

Extrait

   La bille en fer gigote au fond de mes tripes et la nausée grimpe en flèche. La nuit est tombée et je reste figée devant cette cour qui me hurle de m’enfuir. Au bout de onze ans, voilà que je me traîne à nouveau au beau milieu de cette ville paumée. Ce trou dans lequel j’avais bien juré de ne plus jamais remettre les pieds. Dans mes écouteurs, la musique qui s’est arrêtée et le silence nocturne a pris la suite.
J’observe les façades qui se décomposent et la peinture écaillée des portes. L’établissement est totalement à l’abandon. Le chêne a disparu. La cour paraît nue et le charme rompu. Plus de courses d’insectes. Plus de belle ni de bête. Juste la fin du monde.
Cet arbre, le maire l’a fait abattre il y a longtemps. Juste avant la disparition de mon fils.
Swan.  
Il avait tout juste six ans.

PS
Mention spéciale pour la bande originale du livre qui s’ouvre sur Juicebox de The Strokes et se clôt par Speed of Pain de Marilyn Manson en passant par Here Comes the Sun de Nina Simone.