dimanche 29 juin 2014

Sylvie de Nerval


   
   Lire un « classique », c’est souvent l’occasion de plonger dans un monde qui laisse ensuite sa trace dans notre parcours de lecteur. De plus, comme tout lecteur assidu a « entendu parler » de la plupart des auteurs ou des ouvrages qui portent la marque « classique », cela se transforme vite en jeu. Lecteur peut s’amuser à retrouver ce qu’il attendait et avait l’impression de déjà connaître. Mais surtout, une fois le livre refermé, Lecteur peut lister ce qui explique que ce livre soit encore lu aujourd’hui ; lu, parfois étudié, souvent relu et apprécié par les connaisseurs, comme l’amateur de vin reconnaît un bon cru. Dans la série de mes nombreuses lacunes se trouvait l’œuvre de Nerval et c’est grâce à sa mise au programme des prépas scientifiques 2014 que je me suis lancée dans cette lecture. Une réédition à un prix très abordable, en évidence chez mon libraire, m’a donné l’occasion de me lancer. Mais je m’égare…
Tout commence pendant la nuit. Un jeune parisien sort d’un théâtre où il est venu admirer une actrice dont il est follement amoureux. Il vit dans cette époque « étrange » qui a succédé à la Révolution (sans doute la monarchie de Juillet d’après les notes de l’ouvrage). 
« L’homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis ; la déesse éternellement jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte de nos heures de jour perdues. L’ambition n’était cependant pas de notre âge, et l’avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d’activité possibles. » 
 
Nerval
   Nous voilà donc auprès de cette génération pâle et maladive si bien décrite par Musset. Génération rêveuse… et c’est bien un rêve que poursuit notre narrateur au travers de la femme aimée. Or, en rentrant de sa soirée au théâtre, il passe devant une salle de lecture, regarde le journal et les cours de la Bourse. Des titres qu’ils possèdent viennent d’être cotés très haut, ce qui le rend riche. Mais cette nouvelle qui devrait l’enthousiasmer s’efface devant deux autres lignes du journal : « Fête du Bouquet provincial. – Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy. » Ces deux phrases éveillent alors de lointains échos où résonnent des sons de cor, des chants des jeunes filles et où volent des rubans colorés. Rentré chez lui, ne narrateur ne peut trouver le repos et, dans son lit, voit toute sa jeunesse s’inviter dans ses songes. 
« La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s’assit autour d’elle, et aussitôt, d’une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celles des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d’amour, qui racontent toujours les malheurs d’une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d’un père qui la punit d’avoir aimé. » 
Une magnifique nouvelle, du genre de celle que l’on relit à peine le livre refermé car on ne veut pas laisser s’échapper les nombreuses fragrances qui s’en dégagent. Tout, dans ce texte, est volatile comme la trace d’un parfum ou d’un songe. Sa force réside dans une alliance subtile entre le rêve et la réalité, dans la rencontre entre différents temporalités, celle d’aujourd’hui, celle des songes, celle du souvenir. « Considéré comme un récit qui annonce la déstructuration romanesque des années 50, Sylvie fascina bien des auteurs du XXe siècle, au premier rang desquels Marcel Proust ». C’est ce que j’ai aimé aussi dans cette lecture, cette impression de mise en abyme de la lecture, les réminiscences du narrateur se superposant à celles du lecteur qui, tout en découvrant ce récit, se remémore celui de Proust… Je vous conseille cette édition de Garnier-Flammarion car, en plus du dossier établit par Sylvain Léda (spécialiste, entre autres, de Musset), elle propose des documents iconographiques. 
 
Catégorie classiques français
 

12 commentaires:

  1. J'ai découvert Musset et sa génération "d'enfants du siècle" en fac à 19 ans (je ne connaissais que son théâtre), ça a été un grand moment. Je crains le format court je dois dire, j'ai peur de ne pas accrocher!

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    1. @Galéa : j'avoue avoir apprécié autant le dossier que la nouvelle. J'aime bien me replonger aussi dans l'histoire littéraire... Le format court, finalement, est "tempéré" par la densité de ce qui l'accompagne ;-)

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  2. Je ne suis pas sûr du tout non plus d'accrocher à ce genre de lecture ; finalement, je ne suis pas très "classique".

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    1. @Aifelle : à l'inverse, j'adore me plonger dans les fameux classiques où je trouve souvent de quoi me satisfaire, contrairement à nombre de nos romans contemporains qui me laissent sur ma faim. L'avantage avec eux, c'est qu'une forme de "tri" a déjà été fait par l'histoire alors que nous sommes face à une abondance dans laquelle il est parfois difficile de se repérer.
      Enfin, l'idéal, c'est d'avoir les deux et nous avons de la chance d'avoir accès à la fois à la diversité et à nos fameux "classiques" vers lesquels je me retourne souvent avec bonheur !
      Mais je crois que tu te lances dans Proust cet été... tu vois que tu les aimes ;-)
      Bon dimanche à toi.

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  3. Il faudrait tout de même que je la lise un jour cette nouvelle, ne serait-ce qu'en raison du prénom...

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    1. @Sylire : elle n'est pas bien longue en plus...

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  4. Il fait partie des classiques que je veux lire ! Mais il me semble que j'avais lu quelques nouvelles des filles du feu mais je ne m'en souviens plus trop sauf aurélia

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    1. @Maggie : je crois qu'elle est en effet intégrée dans ce recueil mais ma mémoire flanche un peu en ce moment... Bonne soirée !

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  5. Bonjour Margotte, quand je pense que je n'ai encore jamais rien lu de Gérard de Nerval qui était pourtant l'un des écrivains préférés de ma maman. Ton billet donne envie de rencontrer Sylvie.

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    1. @Dasola : pour moi, l'occasion a fait le larron... et en effet, cela vaut le coup de rencontrer Sylvie ;-)

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  6. Je n'ai toujours pas lu Gérard de Nerval... j'ai pourtant Les filles du feu et Aurélia dans ma Pal... j'aimerai lire davantage de classiques mais tant de nouveaux livres sortent constamment! Pfff il nous faudrait plusieurs vies pour assouvir notre soif de lecture...

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    1. @Nadael : c'est vrai ! Il nous faut souvent faire des choix... et avec tout ce qui sort aujourd'hui, sans compter l'ensemble des classiques à notre disposition, pas évident ! Le mois de septembre est le pire dans ce domaine, avec la fameuse rentrée ;-)

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