Il semblerait que je commence une nouvelle période Joyce
Carol Oates… Il faut dire que son œuvre permet de nombreux allers-retours
puisque l'on trouve aujourd’hui presque 70 livres traduits en français…
Celui que je vais vous présenter dans ce
billet est vraiment original, une « brillante récréation d’écrivain »
nous dit le Magazine littéraire, ce que je confirme. La romancière,
dans ces cinq nouvelles – publiées
entre 2004 et 2007 dans des revues ou des ouvrages – imagine la fin de
vie de cinq géants de la littérature : Edgar Alan Poe, Emily Dickson, Mark
Twain, Henry James et Hemingway.
Ainsi, dans Poe Posthume ; ou Le Phare, Edgar Alan Poe
se retrouve gardien de phare. La nouvelle s’inspire d’un manuscrit d’une page
retrouvé dans les documents de l’auteur après sa mort en 1849, Le
Phare. Le récit se déroule sous la forme d’un journal qui n’est pas sans évoquer
Le Horla.
Cela commence ainsi :
7 octobre 1849. Ah ! réveil – l’âme
gonflée d’espoir ! en ce jour, mon premier dans le Phare légendaire de
Viña del Mar – c’est avec émotion que je trace les premiers mots de mon journal
comme convenu avec mon mécène, le Dr Bertram Shaw.
Mais vous l’imaginez, ce séjour va se révéler
plus angoissant qu’une simple sinécure… car très vite, sommeil perturbé et
illusions morbides vont venir troubler le quotidien de cet isolement…. qui va
vite devenir l’antichambre de la folie, dans une ambiance qui oscille entre
l’univers de Poe et celui de Lovecraft.
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| Edgar Alan Poe |
Emily Dickson, elle, dans EdicksonRépliLuxe,
se réincarne sous la forme d’un androïde d’à peine un mètre cinquante qui va
être acheté par un couple n’ayant sans doute pas pesé toutes les conséquences
de la présence de la réplique de la poétesse chez eux.
Quel plaisir de lecture ! et quel
talent ! L’écrivaine mélange ici plusieurs exercices. Tout d’abord, elle
propose des nouvelles qui se dévorent sans faim, la tension narrative nous
poussant vers la chute de manière inexorable. Ensuite, elle utilise avec brio
la biographie des cinq écrivains pour nous plonger dans leur univers personnel,
ce qui bien sûr amuse follement tout amateur de littérature. Enfin – et là, je m’incline avec respect – elle joue avec les codes
narratifs propres à chacun de ces auteurs. Comme je l’ai déjà dit pour la
nouvelle qui concerne Poe, on se retrouve plongé dans l’univers de ses
nouvelles, mais il en est de même pour les autres.
Pour conclure, on se trouve ici devant une
« récréation » d’une écrivaine à la fois brillante et rompue à son
art. Elle est capable de se fondre non seulement dans la peau d’un personnage,
mais en plus d’y ajouter des contraintes qui rendent l’exercice plus piquant.
Elle s’amuse mais nous aussi, et franchement, on en redemande.
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| Joyce Carol Oates |
Extrait (incipit de Papa à Ketchum, 1961)
Il (Hemingway) voulait mourir. Il chargea le fusil. Deux
cartouches. C’était forcément une joke, une blague. Deux cartouches. Il était
un homme doué d’humour, un joker. Impossible de se fier à un homme comme ça, le
joker du paquet de cartes, la quantité inconnue. Il rit. Sauf que ses mains
tremblaient et que c’était honteux. Sa tête s’était encore remplie de pus. Il
fallait faire le ménage. Sa tête avait des fuites. Et ça sentait : un pus
verdâtre. Son cerveau était enflammé, enflé. Il était sournois. Il se mouvait
sans bruit. Pieds nus dans l’escalier. Ce devait être le petit matin. Il
s’était levé et était descendu. La femme croirait qu’il était allé aux
toilettes dans le noir. Il avait repéré la clé sur le rebord de fenêtre de la
cuisine. Il avait le fusil maintenant. (…)