Alors qu'il était âgé de 18 ans, Egon Schiele a été incarcéré durant vingt-quatre longs jours, suite à ce que l'on nommera ensuite "l'affaire de Neulengbach" (je ne vous révèle pas de quoi il s'agit, la postface du livre dévoilant les dessous de toute l'histoire...). Dix ans plus tard, il mourrait à l'apogée de sa gloire de la grippe espagnole. Ses tableaux et dessins, reconnaissables entre tous se caractérisent par une angoisse à fleur de peau, palpable sur les corps et les visages. Il avait sans doute déjà pressenti l'odeur nauséabonde qui allait bientôt recouvrir l'Europe, sur fond de bruit de bottes et de massacres de masse.
Ce livre, publié en 2000 par l'excellente maison d'édition "La fosse aux ours", nous propose un journal écrit non par Egon Schiele mais par Arthur Roessler, le premier critique d'art à avoir reconnu le travail de l'artiste et à l'avoir véritablement soutenu. Sous forme de journal, il nous relate les impressions et sentiments de l'artiste enfermé, privé de tout et livré à toutes les plus folles suppositions durant les premiers jours.
" Enfin ! - Enfin ! - Enfin ! - voici qui soulagera un peu mes souffrances ! Enfin du papier, des crayons, des pinceaux, des couleurs pour écrire, pour dessiner. Quels tourments que ces heures grises-grises, monotones, confuses et vides, que je fus obligé de passer nu, dépouillé de tout, comme un animal, entre ces murs froids et nus !"
| Die eine Orange war das einzige Licht (1912) |
En une cinquantaine de pages, Arthur Roessler nous convie à partager le sort du peintre. Non seulement on adhère à ce je, mais l'on croit vraiment que ces pages ont été écrites par le peintre. Il est vrai que la présence de ses dessins qui collent au texte renforcent l'impression de véracité de l'ensemble. Les réflexions sur l'art, sur l'enfermement, sur le rôle de la beauté dans le quotidien sont intemporelles... et dépassent le cadre de l'affaire évoquée plus haut. Pour conclure, voilà un petit livre fort recommandable, que vous aimiez ou non la peinture !
" Que serais-je en train de faire à présent, si je n'avais pas l'art ? - Comme ces heures non comprises furent terribles - arraché brutalement de songes infinis dans lesquels il n'existe rien de laid, seulement des choses étonnantes, et se sentir entraîné avec violence dans une primitivité brute absurde à laquelle manque tout ce qui peut l'embellir, car elle peut être énergie et force."