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jeudi 28 juillet 2011

Egon Schiele en prison d'Arthur Roessler, illustré par Egon Schiele


Alors qu'il était âgé de 18 ans, Egon Schiele a été incarcéré durant vingt-quatre longs jours, suite à ce que l'on nommera ensuite "l'affaire de Neulengbach" (je ne vous révèle pas de quoi il s'agit, la postface du livre dévoilant les dessous de toute l'histoire...).  Dix ans plus tard, il mourrait à l'apogée de sa gloire de la grippe espagnole. Ses tableaux et dessins, reconnaissables entre tous se caractérisent par une angoisse à fleur de peau, palpable sur les corps et les visages. Il avait sans doute déjà pressenti l'odeur nauséabonde qui allait bientôt recouvrir l'Europe, sur fond de bruit de bottes et de massacres de masse.


Ce livre, publié en 2000 par l'excellente maison d'édition "La fosse aux ours", nous propose un journal écrit non par Egon Schiele mais par Arthur Roessler, le premier critique d'art à avoir reconnu le travail de l'artiste et à l'avoir véritablement soutenu. Sous forme de journal, il nous relate les impressions et sentiments de l'artiste enfermé, privé de tout et livré à toutes les plus folles suppositions durant les premiers jours.
" Enfin ! - Enfin ! - Enfin ! - voici qui soulagera un peu mes souffrances ! Enfin du papier, des crayons, des pinceaux, des couleurs pour écrire, pour dessiner. Quels tourments que ces heures grises-grises, monotones, confuses et vides, que je fus obligé de passer nu, dépouillé de tout, comme un animal, entre ces murs froids et nus !"

Die eine Orange war das einzige Licht (1912)

En une cinquantaine de pages, Arthur Roessler nous convie à partager le sort du peintre. Non seulement on adhère à ce je, mais l'on croit vraiment que ces pages ont été écrites par le peintre. Il est vrai que la présence de ses dessins qui collent au texte renforcent l'impression de véracité de l'ensemble. Les réflexions sur l'art, sur l'enfermement, sur le rôle de la beauté dans le quotidien sont intemporelles... et dépassent le cadre de l'affaire évoquée plus haut. Pour conclure, voilà un petit livre fort recommandable, que vous aimiez ou non la peinture !



" Que serais-je en train de faire à présent, si je n'avais pas l'art ? - Comme ces heures non comprises furent terribles - arraché brutalement de songes infinis dans lesquels il n'existe rien de laid, seulement des choses étonnantes, et se sentir entraîné avec violence dans une primitivité brute absurde à laquelle manque tout ce qui peut l'embellir, car elle peut être énergie et force."


vendredi 18 mars 2011

La contrebasse de Patrick Süskind

Dans une chambre, alors que passe la Deuxième Symphonie de Brahms, un homme entame un monologue dans lequel il va parler de sa contrebasse. Musicien dans un Orchestre national, il commence par vanter les mérites de son instrument.
« On peut même dire (c'est une définition que je donne là) qu'un orchestre n'est un orchestre qu'à partir du moment où il y a une contrebasse. Il existe des orchestres sans premier violon, sans instruments à vent, sans percussions, sans tambours ni trompettes, sans tout ce que vous voulez. Mais pas sans basse. »
Mais au fur et à mesure qu'avance la soirée, il devient plus critique.
« (…) je ne connais pas un seul collègue qui doit devenu contrebassiste parce qu'il l'aurait décidé (…). Une contrebasse, c'est plutôt, comment dire, un embarras qu'un instrument. Vous ne pouvez guère la porter, il faut la traîner ; et si vous la faites tomber, elle est cassée. »
Ainsi, l'éloge pompeux se transforme en expression de la rancœur puis en haine. Au cour d'un monologue tragique, le musicien laisse éclater ses frustrations qui se déchaînent dans une explosion finale, sur un petit air de Schubert…

Automne allemand de Stieg Dagerman

Stig Dagerman avait 23 ans lorsqu'il fut envoyé en reportage dans l'Allemagne de 1946, pays en ruines. Jeune journaliste, celui qu'on allait Stieg Dagermanappeler le « Rimbaud du Nord », a trouvé là matière à son premier succès de librairie. Le livre se compose de treize textes qui sont des articles rédigés durant ce voyage allemand.
D'Automne allemand, le premier texte, à Littérature et souffrance, Stig Dagerman a brossé un portrait de l'Allemagne de l'après IIIe Reich, et le portrait est terrifiant. Tout d'abord parce que le pays va  terriblement mal, mais surtout parce que le tableau est d'une lucidité presque aveuglante. Il nous présente ces « Allemands des caves » qui vivent au milieu des ruines et de qui on attend une vision critique de l'Allemagne nazie…  au cours de procès qualifiés de “dénazification”. 

“L'Allemagne tout entière pleure ou rit devant le spectacle de la dénazification, cette comédie dans laquelle les Spruchkammen jouent pitoyablement le rôle ambigu de l'ami de la famille, ces tribunaux dont les procureurs présentent leurs excuses à l'accusé avant que la sentence ne soit rendue, ces énormes moulins à papier qui offrent fréquemment, dans cette Allemagne qui manque de papier, le spectacle d'un accusé qui présente une vingtaine de certificats attestant une conduite irréprochable et qui consacrent un temps considérable à des milliers de cas absurdes et sans importance tandis que les cas véritablement graves semblent disparaître par quelque trappe secrète.”
Or, Stig Dagerman fera le constat suivant : la guerre n'enseigne que deux choses : avoir peur et mourir… Ce constat, tout aussi lucide que désepéré, le conduira à la mort. Il s'est suicidé en 1954. 
Stieg Dagerman
Après avoir lu le commentaire de Dominique, j'ajoute ici le très beau texte de cet auteur : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Stig Dagerman “Notre besoin de consolation est impossible à rassasier”