Comme je l'ai déjà évoqué ici, j'attendais avec une impatience non dissimulée le nouveau roman de Sylvie Germain. Tout d'abord parce qu'il s'agit de mon écrivaine préférée, mais aussi parce qu'elle revient ici à la fiction après une pause de quatre ans. En effet, après plusieurs essais, Le monde sans vous où elle évoquait, au travers d'un voyage dans le Transibérien la mort de ses parents et Rendez-vous nomades, elle a rédigé plusieurs ouvrages s'ouvrant franchement sur le religieux : trois en 2011, Quatre actes de présence, Chemin de croix et Octonaire (je n'ai pas lu les deux derniers).
L'écrivaine revient donc ici à la fiction et elle nous propose l'histoire d'une vie, celle de Lili, née dans l'après-guerre, comme à la suite de Nuit-d'Ambre, l'enfant né après toutes les guerres. L'enfance de la petite fille est marquée par la perte de sa mère. Morte en mer ou disparue, le doute flotte sur cette disparition. Lili va donc être élevée par son père qui "un jour congédie leur solitude à deux" : il se remarie. L'enfant se voit donc affublée d'une nouvelle famille avec trois filles, Chantal, Christine et M. Joye, un garçon, Paul, et une belle-mère, Viviane. Tout se déroule assez bien jusqu'à ce qu'un terrible événement vienne introduire une rupture sans retour dans la vie de chacun. Je ne vous dévoile pas plus l'intrigue... qui explique un changement de rythme narratif. Le début du livre, assez lent, se déroule comme l'âge de latence, sans trop de vagues, simplement empli de ce qui fait les souvenirs d'enfance, la lumière d'un été ou la taille d'un arbre gigantesque pour les géants. Puis la rupture vient bouleverser la donne et accélérer le rythme de l'intrigue avant que le dernier tiers de l'ouvrage change encore une fois de cadence.
J'ai retrouvé dans ce roman tout ce qui fait que la prose narrative de Sylvie Germain est aujourd'hui, pour moi, l'une des plus riches du monde littéraire français (et oui, rien que ça !). Pour faire court, je vous propose trois thèmes récurrents qui la caractérisent au travers d'extraits :
1. Le goût des mots qui s'exprime au travers d'une prose poétique lumineuse : "Et puis, comment décrire le goût des mots-lumière qui l'ont traversé ? Il a senti leur saveur scintiller dans sa bouche, comme si chaque mot était un fruit odorant à la pulpe tendre, aigrelette, rafraîchissante, miellée, brûlante, ligneuse, acidulée, tiède, il est incapable de préciser."
2. Une écriture des couleurs qui transforme la représentation du monde : "Elle aime les fleurs, elle peut rester des heures à contempler un bouquet. (...) Pour elle, les pétales des anémones sont des doigts ronds disposés en cercle autour d'une paume noire ou jaune, ceux des roses des paupières, ceux des iris, des langues bleues et mauves d'avoir léché le ciel, et les boutons-d'or sont de petites oreilles à l'écoute du soleil."
3. Une appétence à la vie qui fait que chaque roman est un parcours initiatique vers une forme de délivrance :
"Le goût du sucre à demi-fondu, gorgé de chaleur, d'amertume et de vagues parfums de feuilles et d'écorce - juste cela, cette saveur dans la bouche, la fine brûlure dans la gorge, la sensation toute simple, très nue, très forte, d'être en vie. En vie. (Il ne s'agit pas de la fin du roman...).
Nous avons donc ici un roman qui se place dans la lignée de L'Enfant Méduse et de la Chanson des mal-aimants. Il propose un parcours sur lequel se trouvent placées des "scènes capitales". Celles-ci peuvent être tissée sur la beauté pure, ou, à l'inverse, s'apparenter à une fulgurante violence. Chaque scène vient nourrir et ré-orienter la vie de Lili. Ces scènes sont souvent ce qui reste des lectures de Sylvie Germain qui sont de celles que l'on oublie pas, que ce soit la mort du cheval Escaut dans Le Livre des Nuits ou le tragique accident qui tranche la vie de Lili. L'écriture de la romancière, entre douce mélodie et motifs "forte" nous propose une musique vivace qui n'a pas fini de nous émerveiller...
Je m'en vais d'ailleurs écouter maintenant l'écrivaine puisque Albin Michel nous propose toute une page sur son nouveau roman, avec des vidéos. Si vous voulez en profiter aussi, c'est ICI.
