lundi 4 avril 2016

Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq


Marie Darrieussecq a écrit deux livres cette année, une nouvelle traduction de Virginia Woolf et celui-ci, sous-titré Vie de Paula M. Becker. Il s’agit de la biographie d’une femme peintre, post-impressionniste peu connue. C’est à l’occasion de la mise en place d’une exposition Paula Modersohn-Becker au musée d’Art moderne deParis, commencée ce mois-ci, que l’écrivaine s’est lancée dans l’écriture de sa vie : « un printemps et un été pour Paula, cent dix ans après son dernier séjour parisien. »
« Elle est ici, Paula, avec ses tableaux. Nous allons la voir », affirme la romancière. Quant à moi, je ne suis pas sûre de l’avoir totalement cernée au travers de cet ouvrage sur lequel je suis partagée. 
Autoportrait de 1906
Trois points négatifs
1. L’écriture au présent. Chez Karine Giebel, cela présente le mérite de rendre l’action plus vive et d’accentuer le suspense. Dans le cadre d’une biographie qui se déroule entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, cela perturbe un peu le cadre temporel. Le déroulement chronologique est trop souvent flou, comme si les dates affichées régulièrement se trouvaient effacées par le présent historique. 
2. L’abondance de phrases courtes et non verbales, à la Duras, mais sans sa petite musique. Exemple : « Alors Paula renonce. Un froid dans la chaleur. Silence. ». L’association avec des paragraphes courts, qui fractionnent le texte, accentue l’effet mosaïque de l’ensemble. On cherche la cohérence, on passe d’un épisode à l’autre sans toujours faire le lien entre les deux. On revient en arrière pour comprendre puis finalement on continue parce que le paragraphe suivant peut se lire individuellement.
« A seize ans, partie en Angleterre chez sa tante Marie pour apprendre à tenir un ménage, Paula Becker rentre plus tôt que prévu. Elle s’est mise à dessiner, plus intensément que prévu. Sa mère l’y encourage et prend même une locataire pour financer ses cours. Et son père ne voit pas ça d’un trop mauvais œil, mais pour avoir un métier, l’enseignement. En septembre 1895, Paula a obtenu son diplôme d’institutrice. » 
3. Un livre dans lequel on n’entre pas vraiment, comme s’il s’agissait de rester sur le seuil. Il présente pourtant des atouts. Ce sont eux qui poussent à le terminer mais j’avoue avoir été tentée plusieurs fois de le laisser en plan.
Tête de jeune fille à la fenêtre
Trois points positifs
1. La découverte d’une femme peintre inconnue du grand public. L’ouvrage donne envie de découvrir son œuvre (en cela, il a sans doute atteint son but). Ses relations avec Rilke et d’autres artistes de l’époque sont une invitation à se (re)plonger dans les vies du poète mais aussi de Rodin ou de Manet.
2. Une réflexion sur la place des femmes dans les milieux artistiques. Marie Darrieussecq décrit par exemple ces tableaux de femmes qui végètent dans le caves des musées, pendant que ceux des confrères masculins trônent dans les étages. On apprend que le coût de l’apprentissage aux Beaux-Arts était plus élevé pour les femmes que pour les hommes, que celles-ci ne pouvaient peindre à partir de modèles masculins entièrement nus, les parties viriles étant donc soigneusement cachées par un slip bien couvrant… On a parcouru un peu de chemin depuis, mais voilà de quoi nous rappeler ce que pourrait être un éventuel retour en arrière… 
3. Des interventions fréquentes de la narratrice qui humanisent le propos. Alors que je suis restée étrangement à l’extérieur de ce texte, les interventions de la romancière venaient me tirer à nouveau dans le récit. Peut-être parce que ses questions ou ses remarques sont assez proches de ce pourraient être les miennes ?
« Tout ce que je savais en regardant cette toile, c’est que je n’avais jamais rien vu de tel. Une femme montrée ainsi, et en 1906. Qui était Paula Modersohn-Becker ? Pourquoi n’avais-je jamais entendu parler d’elle ? Et plus j’ai lu, et plus j’ai vu (d’autres allaitements puissants, la mère tenant son sein comme seule une femme peintre, peut-être, peut le donner à voir), plus je me disais que je devais écrire la vie de cette artiste et contribuer à montrer son travail. »

Une émission très agréable à écouter sur ce livre : Marie Darrieussecq invitée de L'Humeur vagabonde sur France Inter, ICI

jeudi 31 mars 2016

Baumes de Valentine Goby

   Je l'ai déjà dit ici mais je le répète encore une fois : on ne ventera jamais assez les mérites des bibliothèques qui nous permettent de lire, par hasard, de véritables pépites. C'est sans doute le titre qui m'a arrêtée devant ce livre au fond bleu sombre. Le titre, les couleurs et la petitesse. Il est des moments où l'on ne souhaite pas se lancer dans une lecture au long court. De Valentine Goby, je n'avais lu que Banquises (non chroniqué ici mais ce fut un vrai coup de coeur). L'auteure est par ailleurs déjà connue dans notre petit monde virtuel grâce à Kinderzimmer sur lequel j'ai lu de très nombreux billets. Ce court opus de soixante-quatre pages, court récit autobiographique de 2014, a sans doute été moins commenté. Et pourtant, voilà un petit bijou finement ciselé, de ceux que l'on porte peu mais que l'on garde comme des trophées, de ceux que l'on porte les jours de pluie et de nostalgie.
   Baumes porte un titre énonciateur. Dédié au père, il s'ouvre sur la définition polysémique du mot. Celui-ci désigne à la fois la résine odoriférante qui coule de certains végétaux et les préparations pharmaceutiques qui calment la douleur. Les odeurs suivent le père qui était parfumeur. Son corps, de retour du travail, est saturé des senteurs de l'usine où se fabriquent les parfums. Ce corps, Valentine enfant l'a nommé corusine. Désincarné, il se résume aux sillages qu'il laisse derrière lui. De plus, il est souvent absent, ce corps qui voyage au quatre coins de la terre pour dénicher les tubercules les plus odoriférants. Dès les premières pages, j'ai pensé au Parfum, livre lu et relu. Or, le roman de Süskind occupe une place prépondérante dans l'histoire de la romancière. Il sera en partie l'ouvrage de la délivrance et celui qui, peut-être, autorisera le chemin vers l'écriture. 
   Rarement un livre aura ainsi éveillé chez moi des souvenirs olfactifs si intenses. Car les parfums sont très présents et marquent les étapes de la vie de la narratrice comme ils ont pu marquer chez moi des moments de joie ou de douleur, Anaïs Anaïs, Allure, Loulou, Poême et les autres. J'ai pensé à Bonheur du jour et à son Heure bleue... et en fermant le livre, quelques senteurs lointaines, volutes mémorielles insaisissables, flottaient encore dans l'air...
http://www.theperfumebaseline.com/female-perfume/poeme-lancome/


lundi 28 mars 2016

Délivrances de Toni Morrison


Toni Morrison n’a pas son pareil pour nous faire entendre des voix qui, longtemps après la lecture, chuchotent encore à notre oreille. Dans ce onzième roman, elle compose une fois de plus une mélodie polyphonique. Les points de vue de Sweetness (mère de Bride), de Brooklyn (une amie), de Sofia (ex-taularde), et des autres, sont centrés autour de celui du personnage de Lulla-Ann surnommée Bride, jeune noire née couleur de goudron. Ce noir tirant vers le bleu effraie sa mère dès l’arrivée de l’enfant et va déterminer d’événements centraux de son existence.
   Ce poids des origines leste l’ensemble de la vie de Bride et guide l’avancée du roman. Sujet central, il ne cesse de tirer les personnages vers des directions qui les perdent. Ainsi, la peur de la mère de Bride face à la couleur de sa fille va entraîner un véritable drame pour l’enfant qui n’aura de cesse d’être enfin vue, et surtout reconnue par cette mère au regard fuyant. Booker, le petit ami de Bride, est lui marqué par un deuil impossible, celui d’un frère aîné aimé comme un jumeau perdu.  
   On retrouve ici, avec le thème des origines, celui de l’enfance brisée. Presque tous les romans de Toni Morrison présentent des enfants marqués par des existences trop tôt devenues celles d'adultes. Ils sont souvent l’écho miniature des tentatives maladroites des adultes pour ordonner une vie qui n’a de cesse de repartir sur les chemins de traverse, quand ce n’est pas pour sombrer dans quelque obscur précipice. Quand j’ouvre l’un des romans de cette romancière, j’ai l’impression de retrouver la même histoire toujours renouvelée. Il y est question de l’attraction vers la vie qui se confond parfois avec celle du vide. Il y est question du mal, celui que l’on fait à ceux qu’on ne connaît pas, mais aussi à ceux qu’on aime. Il y est question des femmes dont la couleur, répulsive ou attractive, induit un regard particulier.
   C’est peut-être ce jeu des regards qui induit l’attraction, qui, de roman en roman, nous pousse à revenir vers les nouveaux personnages de l’écrivaine. Les échos qui bruissent dans son œuvre s’éveillent dès qu’on découvre la première page d’un nouveau roman. Et c’est bien à cela que l’on reconnaît les grands…


L’incipit

Sweetness
Ce n’est pas ma faute. Donc vous ne pouvez vous en prendre à moi. La cause, ce n’est pas moi et je n’ai aucune idée de la façon dont c’est arrivé. Il n’a pas fallu plus d’une heure après qu’il l’avait tirée d’entre mes jambes pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Vraiment pas. Elle m’a fait peur, tellement elle était noire. Noire comme la nuit, noire comme le Soudan. Moi, je suis claire de peau, avec de beaux cheveux, ce qu’on appelle une mulâtre au teint blond, et le père de Lula Ann aussi. Y a personne dans ma famille qui se rapproche de cette couleur. Ce que je peux imaginer de plus ressemblant, c’est le goudron (…).

vendredi 25 mars 2016

Le Cœur du Pélican de Cécile Coulon



Ce qu’il y a de passionnant, lorsque l’on suit un écrivain depuis ses débuts, c’est de voir se nouer les fils thématiques, de distinguer, au travers d’une trame encore lâche, les dessins d’une forme à venir. En lisant ce quatrième roman de Cécile Coulon, je me suis souvent interrogée sur le lien entre ses différents ouvrages. Je crois commencer à en distinguer un, vague mais présent, celui du déclassement. Et de classement, et en est bien question dans Le Cœur du Pélican qui nous propose l’histoire d’Anthime, athlète et coureur de demi-fond :
Anthime choisit de conserver sa place, s’attend à ce que le troisième, parti beaucoup trop vite, se fatigue dans les deux cents derniers mètres. C’est sa seule chance. Les deux premiers prennent de l’avance, ils se détachent, cavalent en tête, certains que la victoire se jouera entre eux. Ils ont déjà oublié les cinq adversaires qui pataugent dans leur sueur et la peur d’être disqualifiés. 
   Au travers des prismes de différents points de vue, le roman nous présente donc l’histoire d’un enfant qui, par hasard, découvre sa hargne de vaincre lorsqu’il se met à courir. Les cross du collège révèlent très vite les capacités du jeune homme propulsé du jour au lendemain héros des pistes. Les succès laissent peu de temps à l’adolescent pour réfléchir et tout semble le mener droit vers le haut du podium jusqu’au jour où il chute. Le corps blessé va radicalement transformer la vie de l’athlète qui s’enfonce alors dans une vie à l’opposé de celle dont il avait rêvé. Toutefois, le Pélican sommeille toujours en lui. Le Pélican, cet oiseau qui était son emblème de coureur. Le Pélican, l’oiseau capable de mourir pour nourrir ses petits. Sera-t-il capable de prendre encore une fois son envol ?
Tant de bruit, tant de fureur. Tant de larmes dissimulées derrière ces offrandes. Plus ils l’acclamaient, plus il sentait le poids de leurs mornes existences peser sur ses épaules. En bon pélican, il s’était arraché le cœur et nourrissait ses admirateurs avec sa propre chair.
   Ce roman a accompli un miracle. Je ne vais pas raconter ma vie ici mais je suis obligée de dire que j’ai un certain temps fréquenté les stades et les tatamis, assez pour être durablement écœurée du sport. Aujourd’hui, j’ai tendance à fuir tout ce qui concerne cet univers. Or, j’ai été totalement emportée par ce roman, au point d’avoir envie de chausser à nouveau mes baskets pour aller vider mes poumons au grand air. Pourquoi ce miracle ? Parce que Cécile Coulon décrit à merveille les sensations de la course, et surtout, du dépassement de soi. Tout y est, et particulièrement ce moment d’oubli qui anime les enfants qui courent. Un cross, en soi, c’est banal et d’un ennui à pleurer. Ce qui l’est moins, c’est la pulsion qui anime celui ou celle qui, tout à coup, ne sent plus ses jambes mais sait qu’il va gagner. Il ne voit plus les visages au bord des fossés, il n’entend plus les cris. Il avance, il court, il vole.
Qu’importe, malgré les plaintes, les odeurs, la moiteur de l’air et des peaux, le cross attirait toujours plus d’adeptes, prêts à laisser flamber jambes et poumons, à faire saigner nez et lèvres pour décrocher une place dans le peloton de tête. 

   Pas besoin, donc, d’être un adepte du sport pour lire ce roman. Il s’agit avant tout d’un l’histoire d’un homme qui poursuit un rêve. L’homme aurait pu se mettre au piano, se vouloir écrivain ou grand voyageur. Ce roman conte les rapports qui nous entretenons avec nos chimères et Cécile Coulon, malgré sa jeunesse (ou grâce à elle…) en sait déjà long à ce propos. Un excellent roman que je vous invite à découvrir… à toute vitesse !

Ici, lien avec un échange entre l'auteure et Val.

vendredi 28 août 2015

Projet 52 (35) - Horizon

Cancale, 2010
C'est la rentrée... Temps des nouveaux projets.
Horizon... le thème de cette semaine pour le projet 52 de Ma' ne pouvait mieux convenir... pour vous dire que je pars vers d'autres horizons. Ce n'est pas un départ définitif, juste une pause plus longue que d'habitude. Alors bien sûr, plusieurs mois, c'est long à l'échelle des blogs où tout va vite et où l'on papillonne beaucoup. C'est peu à l'échelle d'une vie, pour se consacrer à des projets qui nous tiennent à cœur. 
Je vous souhaite une belle rentrée littéraire, avec de nombreuses lectures enrichissantes.
Je vous retrouve en 2016 !
Amitiés,
Margotte

dimanche 23 août 2015

Projet 52 (34) - Par la fenêtre

Un mélange d'espace et d'enfermement qui rend cette photo  
(prise dans le secteur de Cancale en 2008
fascinante
J'ai tout de suite pensé à elle pour le thème de cette semaine
Pour le projet 52, toujours chez Ma'
J'espère vous trouver reposé(e)s par des vacances bienfaitrices
Très occupée par un projet en cours
Je risque d'être peu présente chez vous...
Je projet 52 sera au moins l'occasion de venir de temps en temps ici !
Pensées cordiales,
Margotte

dimanche 26 juillet 2015

Projet 52 (30) - Fraîcheur

C'était il y a quelques jours seulement
Plus de 30° degré dehors
Une plage déserte et du vent
L'eau était froide mais la baignade délicieuse...
Parfait pour illustrer le thème de la fraîcheur
Du projet 52 de 'Ma.
Bel été à vous !

vendredi 24 juillet 2015

Pandemia de Franck Thilliez



   
   Ce qu’il y a de bien avec Franck Thilliez, c’est que l’on est rarement déçu… Ainsi, emporter son dernier roman pour une lecture estivale correspond à une sorte d’assurance (il paraît qu’aujourd’hui il existe des assurances vacances au cas où il pleuve en Bretagne par exemple !). Vous êtes donc ici totalement tranquille : une fois l’ouvrage commencé, vous tournerez les pages sans vous arrêter.
   Avant de vous parler enfin de l’intrigue car une fois de plus, je tergiverse, je dois vous préciser qu’il s’agit de la suite du précédent roman, Angor. Je ne le savais pas en achetant ce volume mais cela n’a pas du tout gêné ma lecture (ma seule angoisse, car j’ai maintenant une folle envie de lire le début de cette histoire, c’était que l’on me dévoile tout dans Pandemia et que cela me gâche une lecture à venir…). Reconnaissez qu’en lisant ce billet, vous avez de la veine car vous avez maintenant le choix : vous pouvez commencer par Angor qui, je crois, est sorti en poche, puis vous ruer sur celui-ci, ou, si vous aimez les thrillers qui surfent sur les histoires de pandémies, acheter directement le dernier…

   Pandémie, le mot est lâché. Oui, bon, avec un titre pareil, c’est pas un scoop me direz-vous. Certes certes mais il faut insister et même insérer un avertissement : si vous avez peur des microbes et êtes effrayé par le moindre risque de contagion, si vous portez un masque durant l’hiver pour éviter les postillons du voisin qui n’a pas appris à mettre la main devant sa bouche, cette lecture est vivement déconseillée !
On retrouve ici l’équipe qui a fait le succès de Franck Thilliez, à savoir Franck Sharko et Lucie Hennebelle ainsi que le couple Nicolas et Camille. Et ils vont avoir du pain sur la planche car une étrange épidémie va fondre sur la France, épidémie qui va bientôt être mise en lien avec une trouvaille suspecte : des oiseaux retrouvés morts et disposés sur trois cercles. Or, ce dessin est le symbole utilisé par « l’homme en noir », personnage traqué dans le roman précédent. Il va vite s’avérer qu’il est secondé dans ses méfaits par un autre psychopathe, un homme déguisé en « médecin-bec ». Ce dernier porte une tenue digne des soignants du XIVe siècle, époque où sévissait la peste.
   Je préfère ne pas vous en dire trop concernant l’intrigue et vous laisser en compagnie de ces quelques personnages qui assurent une lecture très addictive. Seul bémol, quelques maladresses syntaxiques étonnantes dans un roman qui pourtant, a dû être relu et corrigé… De la part d’un éditeur connu et qui ne manque sans doute pas de moyens, c’est un peu léger…


Prologue
Le premier son qu’entendit Gabriel fut le cliquetis de la chaîne menottée à sa cheville gauche.
La douleur sous son crâne était abominable. Recroquevillé sur le flanc, il fit glisser ses doigts sur la surface métallique qui lui entaillait la joue droite. Il devait s’agir d’une grille de ventilation en acier, l’un de ces trucs qui soulèvent les robes des filles lorsqu’elles marchent dessus. Gabriel aimait bien ces grilles-là, d’ordinaire.
Il devina que de l’eau circulait dessous. Où d’avait-on emmené ? Et pourquoi ? Il cuvait encore son mauvais vin, mais il se souvenait avec exactitude de cette silhouette noire, jaillie de nulle part, sous le pont. Gabriel avait pensé à un oiseau géant, avec son bec, ses griffes démesurées qui brillaient sous la lune, avant qu’il sente une douleur dans sa nuque et ferme les yeux pour se réveiller ici, dans un lieu plus noir qu’une nuit sans étoile.
 

lundi 20 juillet 2015

Les livres prennent soin de nous de Régine Detembel (d'après les travaux de M. Petit)


    
Avertissement : j'ai rédigé le billet ci-dessous avant de savoir que ce livre a été rédigé en "s'inspirant" plus que largement du travail d'une universitaire, Michèle Petit (merci pour ton commentaire Eva !). Les détails de l'affaire sont ICI. Du coup, je regrette l'achat du livre et je suis sérieusement moins motivée pour la lecture d'un autre ouvrage de cet "écrivain"... Une douche froide en période de canicule, ça rafraîchit les idées !

Sous-titré Pour une bibliothérapie créative, le livre de Régine Detambel prône une méthode de soin basée sur la lecture. En plus d’être écrivain (elle a 35 livres à son actif), elle exerce comme kinésithérapeute et propose, dans la banlieue de Montpellier, une formation en « bibliothérapie créative ». Son exercice professionnel l’a confrontée à la maladie, à la détresse, et elle a compris depuis longtemps que les livres de développement personnel qui proposent des méthodes toutes faites ne suffisent pas à apporter un véritable soulagement aux personnes en souffrance. 
   En seize chapitres, elle présente la bibliothérapie, tout en proposant une promenade par les chemins de traverse de l’histoire littéraire. Véritable plaidoyer pour la littérature, l’ouvrage s’appuie sur dame Métaphore, patronnesse de l’art d’écrire et grande guérisseuse des maux de l’âme. Vous pensez bien que je n’ai pas boudé mon plaisir…

   Les premières expériences de bibliothérapie ont été menées autour de 1916 auprès des soldats qui revenaient traumatisés par leur expérience de la guerre et des horreurs qui l’accompagnent. Toutefois, la définition de cet art du soin date de 1961 : « La bibliothérapie est l’utilisation d’un ensemble de lectures sélectionnées en tant qu’outils thérapeutiques en médecine et en psychiatrie. Et un moyen de résoudre des problèmes personnels par l’intermédiaire d’une lecture dirigée. »

En 1994, Marc-Alain Ouaknin, spécialiste de la Bible et du Talmud, publie à Paris un essai qui a fait date : Bibliothérapie. Lire, c’est guérir. Il introduit cette spécialité dans l’hexagone et rappelle combien la lecture peut permettre de sortir d’un enfermement toxique et/ou de se réinventer.
   Tout l’intérêt de ce petit livre revigorant réside dans le dépassement du prêt-à-porter de la psychologie grand public. Il rappelle combien le mieux-être ne peut se trouver dans des ouvrages inspirés des thérapies comportementalistes qui sévissent dans le monde anglo-saxon. Qui a déjà été émerveillé et réveillé par une pensée convenue et bourrée de stéréotypes ? Régine Detambel remonte alors à la source du bien-être lié à la lecture : la voix, le rythme. La poésie retrouve ici une place de choix et il suffit d’avoir eu en face de soi 29 enfants qui, en silence, les yeux écarquillés, écoutent une fable de La Fontaine, pour être convaincu qu’elle ne se trompe pas. Les « grands » romans de la littérature mondiale sont ici convoqués, avec des écrits plus confidentiels mais aux pouvoirs tout aussi puissants. Elle évoque par exemple Marie Didier, écrivain et gynécologue qui conseille à ses patientes anxieuses de se plonger dans Une vie bouleversée, le journal intime d’Etty Hillesum rédigé dans le camp de Westerbork avant son départ à Auschwitz (quant à moi, je ne peux que vous inviter à lire la très belle biographie que lui a consacré Sylvie Germain…).
   De très nombreuses références de romans émaillent cet essai et la bibliographie proposée à la fin est pleine de promesses… Une lecture enrichissante donc, qui m’a vraiment donné envie de découvrir plus avant cette méthode de soin qui, associée à un traitement (je pense aux soins palliatifs en fin de vie par exemple), ne peut faire de mal, bien au contraire…

Extrait

« Et quand on y pense, « facile » est un mot d’ordre effrayant, voire proprement scandaleux, car en littérature ou en poésie, c’est-à-dire en art, il n’y a précisément rien à comprendre. Je me souviens d’un collégien de quatorze ans qui s’émerveilla sept mois durant des Somnambules de Hermann Broch, précisément parce qu’il n’y comprenait rien, et en fut sauvé d’un imbroglio familial. Parfois, le fait de donner une signification à ce qu’on lit est accessoire. C’est l’infusion qu’on recherche, la fusion avec le signe sur la page, l’imbibition par le texte, non son interprétation. Parfois, la question du sens est secondaire. Tout le plaisir est là. Et le vertige. Ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui sait car tu ne pourras pas t’égarer, déclarait Rabbi Nahman de Bratzlav voilà plus de deux siècles. »
 

mardi 7 juillet 2015

Ma bibliothèque. Lire, écrire, transmettre de Cécile Ladjali

     Quoi de mieux pour commencer les vacances que la lecture d'un livre sur une bibliothèque d'écrivain ? Cet ouvrage ne présente qu'un seul défaut : celui de vous inciter fortement à vous ruer chez votre libraire avant de vous enfermer chez vous avec votre nouvelle pile de livres... Mais commençons par le début ! Cécile Ladjali enseigne la littérature à la Sorbonne Nouvelle. Romancière, elle a également animé une émission sur France Culture, une chronique hebdomadaire de deux minutes sur laquelle je reviendrai. 

   Le premier et plus grand chapitre présente la bibliothèque de l'écrivain. Qualifiée de "bazar oriental" elle se trouve dans l'entrée de son appartement et ses rayonnages entourent la porte, formant une arche et menaçant tout visiteur au claquement de porte féroce de se retrouver coiffé d'un volume... Elle cite, liste, et l'on se promène avec joie entre Virginia Woolf, les Russes (elle a un faible pour Dostoïevski), Emily Dickson et les autres. On se plaît alors à comparer et à voir si l'on a des amis communs. Dans ce chapitre, mention spéciale à l'anecdote concernant son passage écourté à France Culture : elle en fut renvoyée car un matin, elle présenta dans sa chronique la poétesse Valérie Rouzeau et sa revue poétique Dans la lune. Elle fut donc jugée trop littéraire, ce qui n'est pas sans évoquer la disparition du regretté Bateau livre animé par Frédéric Ferney...

   Les limbes de la bibliothque abritent la critique ainsi que Baudelaire.
"La critique est reléguée au sommet de la bibliothèque sur le plus long des rayonnages. Sous lui, un vide, prévu pour la porte d'entrée. (...) Quand on claque la porte on peut être assommé par un Fumaroli ou un Bénichou. C'est selon l'humeur du claquement. Peuvent donc nous tomber sur le coin de la figure : Erich Auerbach, Mimesis, Figura. Alexis Philonenko, Leçons plotiniennes".... Dans ce deuxième chapitre, j'ai particulièrement aimé le passage sur les livres qu'elle ne comprend pas. Rares sont les enseignants (et encore plus les universitaires), capables de dire qu'ils ne comprennent pas un livre ! Et pourtant, on a tous dans nos bibliothèques de ces ouvrages obscurs vers lesquels on revient, tentant de les déchiffrer sans véritablement y arriver. On y pioche des parts de mystère et on les aime malgré (ou pour) leur caractère secret.
   Dans l'enfer de sa bibliothèque qui occupe le troisième chapitre, on trouve les livres non lus mais aussi les décadents à côté Dostoïevski, Ingeborg Bachmann et Paul Celan. Ici, j'ai particulièrement aimé le passage sur la BNF avec la réaction des chercheurs lors du déménagement de son "enfer" de la rue Richelieu au quai Mauriac.

http://fluctuat.premiere.fr/Societe/News/L-Enfer-de-la-BNF-le-dossier-Flu-3209418



   Le quatrième chapitre s'intitule "Enseigner : je déballe ma bibliothèque". On y trouve pêle-mêle les souvenirs d'enfance avec grenier et livres interdits, l'importance de la lecture des classiques et la présence tutélaire de George Steiner qui fut le maître de Cécile Ladjali. Étant enseignante moi-même, j'ai bien sûr lu cette partie avec le plus grand intérêt et j'ai souvent été d'accord avec les prises de position de la romancière. Elle évoque la nécessaire exigence qui doit être la nôtre face à des élèves qui se trouvent en permanence face au prêt à penser. C'est une position difficile, mais elle fait toute la grandeur de ce métier tant décrié. Me reste à lire Éloge de la transmission : le maître et l'élève avec George Steiner, paru en 2003.
   L'ouvrage se clôt sur un bel hommage aux libraires passionné(e)s. On y trouve aussi un vibrant message à Linda Lê qui donne vivement envie de découvrir ses récits. C'est peut-être bien le grand mérite de cet ouvrage, nous donner envie de lire, mais de lire autrement, avec une acuité plus grande. L'écrivain s'interroge dans ce livre sur le rapport entre l'écriture et la lecture, on s'interroge avec elle et l'on se dit que notre bibliothèque n'a pas fini de nous réserver des surprises...